TRAITÉ DE L'AME
même que nous descendons tous de lui, nous avons tous péché en lui, à cause du lien de solidarité qui nous unit à notre premier père. Pour nous, le péché originel n'est pas un acte commis par notre volonté propre et personnelle, mais une tache que nous contractons, par cela seul que nous naissons enfants d'Adam. A l'instant même où notre âme, sortie pure des mains du Créateur, vient s'unir au corps, elle se trouve privée de la grâce sanctifiante qu'elle devrait posséder pour être agréable à Dieu et conforme au plan éternel ; et, par conséquent, cette privation de la grâce sanctifiante, qu'entraîne pour elle son union avec le corps, en d'autres termes, le fait même de la naissance humaine, la constitue dans un état de souillure et de désordre aux yeux de Dieu. Bien loin de faciliter lïntelligence de la question, le traducianisme ne fait qu'y ajouter des complications inutiles.
Restent donc, comme seules admissibles, les deux hypothèses de la création simultanée et de la création successive des âmes. Or, une simple considération suffit pour faire écarter la première. Car, si les âmes avaient été créées toutes à la fois dès l'origine du monde, il faudrait admettre de deux choses l'une, ou qu'elles auraient existé inconscientes et sans vie propre, c'est-à-dire sans raison d'être, ou bien comme des substances douées d'activité morale, ce qui revient au système platonicien ou origéniste de la préexistence, condamné au deuxième concile général de Constantinople. Non, sous peine de méconnaître la véritable notion de l'homme, il faut admettre que chaque âme naît pour être unie à un corps, et non pour vivre séparément. Depuis le grand repos du septième jour. Dieu ne crée plus d'espèces nouvelles, cela est vrai ; mais cette clôture de l'ère créatrice n'exclut pas la production d'individus nouveaux. Efficaces pour toute la
suite des siècles, la puissance et la volonté du Créateur appellent à l'existence les diiférentes âmes qui, dans le plan divin, doivent composer l'humanité, et cela, au fur et à mesure que se réalisent les conditions établies pour la propagation du genre humain. C'est une loi générale décrétée dès Torigine, et qui s'applique à tout instant : d'après cette loi, qu'il a posée librement et une fois pour toutes, Dieu crée chaque âme dans l'état d'union avec le corps nouvellement engendré. Assurément, je suis loin de prétendre que cette coopération divine à l'acte humain ne reste pas enveloppée d'un profond mystère, et que toute difficulté s'évanouisse à l'instant même par cette explication ; mais une chose n'est pas douteuse : l'hypothèse de la création successive des âmes échappe aux objections qui atteignent le traducianisme, et elle rend suffisamment compte des faits que Tertullien voulait éclaircir à l'aide d'une supposition insoutenable d'ailleurs. Voilà pourquoi elle a universellement prévalu dans le^ écoles théologiques.
Si le prêtre de Carthage n'a pas adopté le sentiment le plus plausible touchant l'origine des âmes, il faut du moins reconnaître que le dogme du péché originel a trouvé en lui un interprète sûr et fidèle; car c'est dans le but d'expliquer la transmission du péché d'Adam qu'il s'est attaché avec tant de force au traducianisme. Ici nous quittons la partie philosophique du livre pour nous placer au cœur de l'anthropologie chrétienne. Mais, comme sur tant d'autres points, c'est dans l'ouvrage contre Marcion qu'il faut chercher tout d'abord l'idée de Tertullien. L'hérésiarque de Sinope essayait de rejeter sur le Créateur la catastrophe amenée par le mal dans le cours des destinées humaines. Le théologien catholique lui répond que Dieu, en créant l'homme, l'a doué du
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libre arbitre, et que l'abus de ce don ma?;niiique est la soûle cause do notre déchéance :
« Je remarque, en premier lieu, que l'homme a été créé libre, dépendant de son plein arbitre, se gouvernant par sa propre puissance. Td est surtout le côté par lequel je trouve en lui l'image et la ressemblance de Dieu. Car ce n'est point par le visage et les linéaments du corps, si variés dans le genre humain, que l'homme exprime l'uniformité divine; il a été marqué du sceau de sa liberté et de sa puissance dans la substance qu'il tire de Dieu, c'est-à-dire dans son âme, qui répond à la forme de Dieu. La loi même que Dieu lui dicta confirme ce privilège. A quoi bon une loi pour qui n'aurait pas été paître d'y obéir ou non? Pourquoi des menaces de ïiiort eu vue d'une transgression de la loi, si le mépris de la loi ne pouvait être réputé le fait du libre arbitre ? Même raisonnement pour les autres préceptes du Créateur qui place constamment devant l'homme le bien et le mal, la vie et la mort. Oui, que Dieu rappelle, exhorte, menace, toute cette discipline ne peut s'appliquer qu'à un être également libre d'obéir à la loi ou de la mépriser \ »
Ainsi le gouvernement de soi-même, le pouvoir qu'a l'homme de diriger sa volonté dans tel sens qu'il lui plaît, tel est, aux yeux de Tertullien, le trait de ressemblance qui rapproche le plus la nature humaine de la puissance divine. Il eût été contradictoire que le roi de la création ne se possédât point dans la liberté de son âme; qu'en devenant le maître des autres, il restât l'esclave de lui-même^. Donc ce