DE LA CHAIR DU CHRIST
Comme la divinité de Jésus-Christ n'était pas en question, l'auteur ne fait que mentionner, en passant, l'opinion des ébionites, sans prendre la peine de les réfuter.
En disant que la divinité de Jésus-Christ n'était pas contestée à l'époque de Tertullien, je n'entends parler ni des païens ni des Juifs. Lorsqu'il s'agit d'une attaque contre la personne divine du Sauveur, il faut toujours s'attendre à voir des enfants d'Israël prêter la main à une entreprise dont ils espèrent tirer leur profit. Encore moins pouvait-on s'étonner de rencontrer une telle opposition chez les païens : le culte d'Adonis est incompatible avec celui de Jésus-Christ; et lorsqu'on regarde le soleil comme « le dieu particulier de notre planète », il est difficile de rien voir au delà. A des adversaires de celte force et de cette catégorie, il fallait commencer par prouver l'existence d'un Dieu vivant et personnel : c'est ce que faisaient les apologistes des premiers siècles ; et je vous laisse à juger si, aujourd'hui encore, les ennemis de la divinité du Sauveur se trouvent ailleurs que parmi les athées et les panthéistes. Comment, dès lors, être surpris que la négation du Christ marche de pair avec l'athéisme? L'étonnement serait naïf. JViais, je le répète > en dehors des païens et des Juifs, ce dogme capital ne rencontrait guère de résistance^ même parmi les hérétiques. C'est plutôt contre la nature humaine de l'Homme-Dieu que le gnosticisme dirigeait ses efforts. Voilà pourquoi Tertullien s'attache de préférence à démontrer la réalité de l'incarnation du Verbe.
Rien de plus élevé, Messieurs, que la doctrine du prêtre de Carthage sur ce point fondamental de la religion chrétienne. Pour lui, c'est l'incarnation du Verbe qui donne à l'histoire du genre humain sa grandeur et son unité. Déjà, dans la
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formation de l'homme, il croit en trouver le pronostic ou le reflet anticipé. Si Dieu a répandu ses dons sur sa créature naissante, c'est qu'à travers ce limon il entrevoyait le Verbe, qui un jour serait homme, comme ce limon, et chair, comme cette terre nouvellement pétrie. Voilà le prototype sur lequel la main du Créateur modelait Thumanité. Ce limon, qui dès lors révélait l'image du Christ dans sa chair future, faisait présager l'Incarnation ; œuvre d'un Dieu, il était de plus le gage d'un Dieu : Non tantum Dei opus erat, sed et pignus \ Magnifiques paroles, dont la vigoureuse précision n'a d'égale que leur haute poésie! Mais Tertullien ne s'en tient pas là : il suit le Verbe de Dieu dans son acheminement progressif vers l'Incarnation, en rapportant à lui toutes les manifestations divines de l'Ancien Testament. Il le voit converser avec les patriarches, apparaître à Moïse dans le buisson ardent et à travers la fumée du Sinaï. Sous ces formes passagères, le Vt-rbe essayait l'homme, ediscens jam inde hominem, et préludait depuis l'origine au rôle qu'il remplirait dans la plénitude des temps : il apprenait ainsi à instruire, à délivrer, à juger le genre humain, dans une chair qui n'était pas encore née ^. De cette manière, toute l'histoire religieuse de l'humanité venait aboutir à l'apparition de Dieu dans une chair mortelle, et l'action du Verbe incarné sur le monde se développait d'âge en âge avant l'incarnation même» Pour compléter ces vues, déjà si larges, sur le passé du genre humain, il eût fallu ajouter, avec saint Justin, que chez les païens le Verbe préludait aussi à l'illumination générale des intelligences, par les semences de vérité éparses dans le