‹ TertullienChapitre 209 sur 237 · TRENTE-SEPTIEME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-SEPTIEME LEÇON

L'histoire de la révélation. — Harmonies entre l'Ancien et le Nouveau Testament. — Deux genres d'adversaires s'eQbrçaient de rompre l'unité du plan providentiel, les Juifs et les marciouites. — Le traité de TertuUieu contre les Juifs et le dialogue de saint Justin avec le Juif Tryphon. — Le décalogue déjà contenu dans le précepte donné à Adam et Eve. — La loi naturelle et la loi écrite. — La loi mosaïque devait être abrogée dans la suite des temps. — Elle l'a été par l'avènement du Messie. — Établissement de l'empire messianique prédit par les prophètes, et dispersion des Juifs. — Controverse parallèle avec les marcionites. — Ceux-ci cherchent à séparer l'Évangile de la Loi. — Ce débat amène TertuUien à défendre l'authenticité des quatre évangiles. — Importance de son témoignage contre l'école critique de Strauss.

Messieurs,

Si les dogmes révélés se présentent à l'intelligence humaine dans un enchaînement merveilleux, l'histoire delà révélation se déroule avec non moins de suite et d'ampleur. Ce n'est pas en une seule fois, ni dès la première heure, que Dieu a manifesté aux hommes toutes les vérités de l'ordre religieux et moral. Pour s'adapter aux conditions du temps et de l'espace, la révélation a dû suivre la même marche que l'humanité, s'adressant d'abord à un individu, puis à une famille, ensuite à un peuple, enfin au genre humain tout entier. Telle est, en effet, la progression qu'on observe dans l'alliance divine, depuis Adam jusqu'au Christ, et chacune de ces grandes phases de la religion est marquée par une effusion

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plus abondante de lumières et par de nouvelles institutions. La révélation mosaïque est plus complète que les précédentes, comme elle trouve à son tour dans l'Évangile sa perfection et son couronnement. En d'autres termes, l'économie de la foi s'est établie d'après les mêmes lois qui régissent la nature et l'esprit. Par suite de cette admirable sagesse, qui n'admet dans ses œuvres rien de brusque ni de heurté, Dieu a fait l'éducation religieuse du genre humain par degrés, selon les besoins et la capacité de chaque âge. Mais à côté de cette loi du développement, qui est celle de l'homme, vient se placer la loi de l'immutabilité, qui est celle de Dieu. Tout en admettant un progrès de lumières et de discipline d'Adam à Abraham, d'Abraham à Moïse, de Moïse à Jésus-Christ, la religion a dû, au milieu de cette variété de formes, rester toujours une et identique à elle-même. Le chêne qui atteint la plénitude de sa croissance, ne diffère pas, au fond, du gland d'où il est sorti; et le soleil, en plein midi, demeure ce qu'il était au lever de l'aurore. C'est, Messieurs, cette unité qui donne au plan divin son caractère de grandeur inimitable ; et pour se convaincre que Dieu seul a pu réaliser une telle œuvre dans le cours des siècles, par des moyens si divers et pour une iîn unique, il suffit d'étudier avec soin ce que Bossuet appelait « la suite de la religion ».

A l'époque de TertuUien, deux genres d'adversaires s'efforçaient de rompre l'unité du plan providentiel, en détruisaut l'harmonie qui existe entre l'Ancien et le Nouveau Testament : les Juifs et les marcionites. Malgré la différence de leurs principes, les uns et les autres venaient aboutir aux mêmes conséquences. Pour justifier leur incrédulité, les Juifs niaient que les prophéties messianiques fussent accomplies : c'était creuser un abîme entre la Loi et l'Évangile. Cet abîme

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Marcion et ses partisans lV;largissaient encore davantage, en soutenant que le Nouveau Testament, œuvre du Dieu suprême, n'a pas le moindre rapport avec TAncien, qui était le fait du Démiurge. Il s'agissait par conséquent de démontrer contre ceux-ci la divinité de la loi mosaïque, et contre ceux-là son abrogation ou son accomplissement. L'histoire de la révéla* tion n'a plus ni unité ni véritable sens, lorsqu'on sépare le christianisme du mosaïsme, qui en est la préparation. Là ou les hérétiques imaginent une antithèse, il v a harmonie parfaite ; et ce que les Juifs reculent dans un avenir incertain, s'est consommé à l'époque marquée par les prophètes. C'est en ces termes que Tertullien pose la question dans son traité contre les Juifs et dans le grand ouvrage où il réfute les erreurs de Marcion.

La première lutte doctrinale que l'Église ait eu à soutenir, c'est la controverse avec le judaïsme. Aussi l'épître de saint Barnabe, le plus ancien monument de l'éloquence chrétienne en dehors des livres saints, a-t-elle pour objet de combattre l'entêtement aveugle des restes d'Israël. Comme nous l'avons vu il y a quelques années, l'auteur de ce document, si vénérable par son antiquité, se proposait d'établir qu'en fait la loi mosaïque avait été abrogée quant à la partie civile et cérémonielle, et qu'en droit elle tirait sa valeur du Nouveau Testament, dont elle était l'ombre et la figure \ Plus tard, nous avons rencontré sur notre chemin un deuxième écrit qui se rapporte au même sujet, le dialogue de saint Justin avec le Juif Tryphon. Dans cette remarquable pièce, le philosophe chrétien démontre avec autant d'érudition que de clarté les deux points sur lesquels porte toute la controverse juive :

i . Les Pères apostoliques et leur époque, leçon iv^ et v«.

d'une part, le caractère temporaire et local de la loi mosaïque; de l'autre, l'accomplissement des prophéties dans la personne de Jésus-Christ. A cette occasion, nous avons comparé l'attitude de Tryphon en face des prophéties messianiques, avec celle qu'ont prise les rédacteurs du Talmud et les écrivains plus récents du parti. Après avoir analysé les principales productions de la littérature juive, envisagée dans sa lutte avec l'éloquence chrétienne, nous étions arrivés à des conclusions que je me bornerai à résumer en peu de mots. Le rabbinisme ou le judaïsme moderne issu du Talmud, et qui n'est pas du tout la religion mosaïque, présente depuis des siècles le spectacle le plus étrange que puisse offrir une secte. Tantôt, se berçant d'un fol espoir, il se livre à des calculs de fantaisie pour supputer l'époque où arrivera le Messie, calculs que l'événement vient détruire l'un après l'autre. Tantôt il avoue que le Messie est arrivé; mais, distinguant entre sa naissance et sa manifestation, il imagine les contes les plus bizarres pour expliquer le retard que le Libérateur met à paraître. D'un côté, il trahit son peu de foi dans l'avènement futur du Messie, par les imprécations qu'il lance contre ceux qui en calculent l'époque; de l'autre, il invente toutes sortes d'expédients pour concilier le texte des prophéties avec l'état présent des .Tuifs. Enfin il se jette, en désespoir de cause, dans la voie du rationalisme, et nie le sens messianique des prédictions qu'on lui oppose. A la vued'une situation si pénible, avions-nous dit, il est permis d'affirmer que jamais système religieux n'a mieux laissé voir son embarras ni sa faiblesse, de telle façon qu'au point où elle en arrive aujourd'hui, la controverse juive est de toutes la moins sérieuse \

1. Les Apologistes chrétiens au dexixième siècle, S. Justin; leçoo xix'. xx».

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