Édil. de Versailles, l. M. p. I(i8 e(. siiiv
Mais déjà, au temps de Tertullien, cette universalité du règne de Jésus-Christ était propre à confondre les Juifs. Si la domination spirituelle du Messie devait, selon l'expression des prophètes, embrasser toute la terre, il était évident que la prédiction avait eu son plein effet. Cette conclusion empruntait un nouveau degré de clarté à un deuxième fait non moins éclatant, la dispersion des Juifs, également prédite, comme une conséquence du déicide :
« Puisque, d'une part, continue Tertullien, il était prédit que les Juifs seraient dispersés à cause du Christ, et que, de l'autre, nous voyons leur ruine et leur dispersion consommées sous nos yeux, il devient manifeste que les Juifs ont éprouvé ces désastres à cause du Christ. Ici, tout est d'accord : le sens des Écritures, les faits et l'ordre des temps. Ou bien, s'il est vrai que le Christ, à l'occasion duquel les prophètes leur annonçaient ces calamités, n'est pas encore venu, ils devront donc les subir à son avènement. Mais où prendre alors cette fille de Sion qui doit être abandonnée, puisqu'elle n'existe plus aujourd'hui? Où chercher ces villes qui doivent être livrées aux flammes, puisqu'elles ont déjà été consumées dans leur tombeau ? Où disperser cette nation, qui est déjà errante par toute la terre? Rendez donc à la Judée un empire que le Christ puisse trouver, avant de soutenirqu'il viendra un autre Christ \ »
J'ai dit. Messieurs, que la controverse juive est devenue de toutes la moins sérieuse. Dix-huit siècles de ruine et de dispersion, c'est-à-dire trois siècles de plus que la durée totale de la nationalité juive, ne laissent aux restes d'Israël d'autre alternative que de nier le sens messianique des prophéties,
!. Adr. jHflœos, xm.
42t5 LIVRE CONTRE LES JlIFS.
OU de reconnaître que le Messie est arrivé. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les rares productions qui émanent de ce parti, pour se convaincre que l'attente du Messie est peu ferme dans l'esprit du judaïsme moderne, aussi éloigné de Moïse que le Talmud l'est" de la Bible. S'il faut en juger par les ouvrages les plus récents, l'idée de l'avènement du Médiateur, sous le nom et avec les caractères du Messie, a fait place, chez les écrivains dont je parle, à des rêves humanitaires assez semblables aux chimères que caressait l'école saintsimonienne. Ce que le peuple hébreu appliquait à une personne déterminée, le rationalisme juif le transporte à l'espèce tout entière, désertant ainsi complètement le terrain de la tradition. Arrivé à ce point, il donne la [main à tous ceux qui nient l'ordre surnaturel ; ce n'est plus dans la Bible, mais dans les écrits de Spinosa qu'il cherche ses inspirations.
Nous venons de résumer la controverse de Tertullien avec les Juifs, assez aveugles pour ne pas comprendre que leur loi avait un caractère transitoire, et que les prophéties s'étaient accomplies dans la personne de Jésus-Christ. Mais si les premiers écrivains de l'Église s'efforçaient d'assigner aux observances mosaïques leur rôle et leur véritable caractère, ils ne montraient pas moins de zèle à en faire l'apologie contre les détracteurs de l'Ancien Testament. Ici, Messieurs, ils rencontraient devant eux un autre genre d'adversaires. Tandis que les Juifs revendiquaient pour leur loi une valeur absolue et une durée sans fm, les marcionites, se jetant dans un autre excès, la réprouvaient comme indigne du Dieu suprême. A l'exemple de saint Irénée, le prêtre de Carthage réfute les objections du sectaire, en démontrant que la législation mosaïque est l'œuvre d'une sagesse et d'une bonté souve-
LES DEUX TESTAME.NTS. 427
raines*. Ces prescriptions minutieuses, dont elle est pleine, avaient pour but d'arrêter Israël sur la pente de l'idolâtrie, en le rattachant à Dieu par mille liens, et en l'empêchant d'oublier un seul instant ses devoirs ou ses intérêts religieux. Moyennant un appareil de cérémonies propres à frapper les sens, le législateur cherchait à inculquer vivement dans l'esprit du peuple la doctrine dont le culte était l'expression. Enfin, la plupart de ces rites, que critiquaient les disciples de Marcion, avaient un sens figuratif, et faisaient présager les grandes choses de l'avenir'. Cette discussion, qui rappelle à certains égards les attaques de Voltaire et de son école contre la Bible, ne serait guère intéressante pour nous, si elle n'avait fourni à Tertullien l'occasion de rendre témoignage à l'authenticité des quatre évangiles.
Pour justifier son opposition contre l'Ancien Testament, Marcion cherchait à se faire une arme du Nouveau. Mécontent des Évangiles, qui condamnaient sa doctrine, il en avait fabriqué un cinquième avec les lambeaux des quatre premiers. Rien de plus curieux à f^tudier que les procédés du sectaire, tels que Tertullien les a décrits ; et maint écrivain, qui se prétend original, serait peut-être étonné d'apprendre qu'un hérétique du deuxième siècle a fourni pour toujours le modèle du genre. Afin d'assurer le succès de son œuvre, Marcion avait mis en pièces l'Évangile de saint Luc, qui lui servait de base. C'est sur ce canevas qu'il brodait son roman. Trouvait-il quelque passage concernant la réalité de la chair du Christ ou l'harmonie de la Loi avec l'Évangile, sa réponse était toute prête. Tel texte, disait-il, a été ajouté après coup:
1. S. Jrénée et l'éloquence chrétienne dans les Ganlcs au deuxième siécir, leçon xviii'-.
2, A'io. Marc'onsm, n, 17-25.
428 LIVItE CONTHE LKS .1 U 1 1" S.
ttîl autre a été altéré par les chréliensjudaïsauts; ici, il y a eu quel(|ue remaniement ; là, une falsification manifeste. En élaguant ainsi ce qui lui déplaisait, pour ne retenir que ce qu'il trouvait conforme à ses idées, il avait complètement travesti l'Évangile de saint Luc, dont il ne laissait pas même subsister le nom ni le titre. Quant aux trois autres évangiles canoniques, il les regardait comme non avenus, soit que leurs auteurs lui parussent imbus de préjugés judaïques, soit qu'il y vit une œuvre de faussaires; car il règne beaucoup de vague sur ce point dans le système marcionite*. Gomme les rationalistes modernes, l'ancien clerc de Sinope faisait grand bruit de certaines contradictions qu'il prétendait découvrir entre les quatre évangiles. Sans vouloir entrer avec lui dans une discussion de détails, ïertullien commence par opposer au nouvel évangéliste la croyance de l'Église universelle;
« Nous établissons en principe que l'instrument évangélique a pour auteurs les apôtres, à qui le Seigneur lui'même avait imposé la charge de promulguer l'Évangile : les apôtres, disons-nous, ou, avec eux ou après eux, les hommes apostoliques. Car la prédication des disciples aurait pu être soupçonnée de vaine gloire, si elle n'avait eu pour appui l'autorité des maîtres ou plutôt l'autorité du Christ, qui conféra aux apôtres cette magistrature. Parmi les apôtres, Jean et Matthieu nous enseignent la foi ; parmi les hommes apostoliques, Luc et Marc répètent les enseignements de leurs devanciers, partent des mêmes principes, proclament avec eux un seul Dieu créateur, et son Christ, né d'une vierge, consommation de la loi et des prophètes. Que la narration soit autrement disposée chez les uns et chez les autres, peu
1. Vnypz S. Irénée et VHoquence chrMiemie dans \ei Ga^l^s, leçon xv«'
importe, pourvu qu'ils s'accordent sur le symbole de la foi, touchant lequel ils sont en désaccord avec Marcion'. »
Voilà, Messieurs, les quatre évangiles canoniques avec le nom de leurs auteurs. Ce passage prouve évidemment que l'Église n'en connaissait pas d'autres à l'époque de Tertullien, c'est-à-dire dans la seconde moitié du deuxième siècle. Or, s'il vous en souvient, nous avons trouvé un témoignage non moins explicite dans saint Irénée, dans saint Justin et dans Papias. Là-dessus il n'y a qu'une voix parmi les écrivains de cet âge primitif; et cette voix se fait entendre sur les points les plus divers, à Rome et en Afrique, dans l'Asie Mineure comme dans les Gaules. Bientôt nous verrons les chefs de l'école d'Alexandrie appuyer de leur imposante autorité ce concert unanime de témoignages. Bref, c'est le monde chrétien tout entier qui affirme cette vérité capitale par ses organes les plus accrédités. Lors donc que Strauss et ses disciples veulent bien nous faire accroire que les quatre évangiles ont été fabriqués après le milieu du deuxième siècle, par des auteurs restés inconnus, ils insultent au bon sens de leurs lecteurs; il faudrait supprimer au préalable tous les documents de l'époque, et encore cela ne suffirait pas; même en l'absence des textes positifs, l'argument de prescription conserverait toute sa force. Une innovation aussi radicale que l'introduction, au deuxième siècle, de quatre évangiles inconnus auparavant, n'aurait pu s'accomplir sans bouleverser l'Église de fond en comble : or il n'y a pas trace dans l'histoire d'une agitation de ce genre. Dira-t-on que ce changement s'est opéré sur un seul point ? Dans ce cas» comment aurait-il pu être accepté sur tous les points, sans
!, Adv. Marcionem^ \\, 2,
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trouver la plus légère opposition ? Dira-t-on qu'il s'est opéré sur plusieurs points à la fois? Alors comment s'expliquer qu'un tel accord ait pu se produire sans vestige de dissidence ni de concert préalable? San?- doute, il y avait des gens qui, h l'exemple de Marcion, se mêlaient de fabriquer des Évan* giles ou d'altérer les écrits des apôtres : c'étaient les héré* tiques ; mais l'Église abhorrait leur conduite et s'élevait contre leurs prétentions. La vive réprobation que rencontraient ces faussaires, montre précisément avec quel soin jaloux l'Église primitive veillai: à l'intégrité du texte sacré. On leur disait de toutes parts : Les documents que vous invoquez ne sont pas conformes aux quatre évangiles universellement reçus, donc ils n'ont aucune valeur; leur nouveauté seule suffit déjà pour prouver leur fausseté. C'est ce que Tertullien va établir avec sa vigueur ordinaire, à propos de l'Évangile selon saint Luc :
« Nous voilà donc tirant chacun de notre côté cet Évangile, objet de nos discussions. Marcion réclame l'authenticité pour son Évangile; moi, je la revendique pour le mien. Marcion prétend que le mien a été altéré; moi, j'affirme que le sien est corrompu. Qui sera juge entre nous, sinon le temps, qui donne de l'autorité à l'œuvre la plus ancienne, et fait présumer l'altération de l'œuvre postérieure? Si, en effet, le faux est la corruption du vrai, il est nécessaire d'admettre que la vérité précède le mensonge. A l'altération il faut préalablement une chose à altérer, à la contrefaçon un objet à contrefaire. D'ailleurs, quand nous démontrons que notre Évangile est beaucoup antérieur à celui de Marcion, n'est-il pas absurde de prétendre que le nôtre ait subi une falsification avant d'avoir été véritable, et que celui de Marcion se soit trouvé corrompu par notre jalousie avant même d'avoir
paru ? Enfin quelle ineptie de regarder comme plus vrai ce qui est venu plus tard, après que la religion chrétienne eut étonné le monde par tant d'œuvres qui n'auraient pu s'accomplir sans la vérité de l'Évangile, c'est-à-dire avant la vérité de 1 Évangile I Cela posé, où sera le véritable Évangile de saint Luc, puisque les marcionites nous en disputent la possession? L'Évangile que nous avons entre nos mains est si bien antérieur à Marcion, que Marcion lui-même y a cru pendant quelque temps... Il n'aurait pu l'attaquer s'il ne l'avait trouvé déjà subsistant. Personne ne se transporte dans l'avenir pour réformer des choses qu'il ignore devoir exister plus tard; la correction ne précède pas la faute, Marcion réformateur de l'Évangile I Quoi! pendant tout l'intervalle qui s'est écoulé depuis Tibère jusqu'à Antonin, l'Évangile était détruit, et Marcion le premier, Marcion seul a eu le privilège de le redresser ! Le Christ s'était si fort repenti d'avoir envoyé prématurément se? apôtres sans l'assistance de Marcion!... Non, en corrigeant, Marcion a prouvé deux choses : l'antériorité de notre Évangile, qu'il a trouvé par devers lui, puisqu'il a tenté de le corriger ; la postériorité de son écrit, Évangile nouveau, Évangile à lui, formé avec les débris du nôtre *, » C'est ainsi. Messieurs, que les efforts de l'hérésie pour alté* rer le texte des Évangiles devenaient une nouvelle preuve de leur authenticité. Car toute contrefaçon suppose une œuvre préexistante; et l'on ne cherche à renverser que ce qui est debout. Or, si vous considérez que dès l'origine du christianisme les sectes dissidentes se sont livrées à des entreprises de ce genre, vous serez bien obligés d'en conclure qu'on ne saurait reculer au delà des temps apostoliques la composi-