Adv. Marcionem, iv. i
432 MVRR COMRK I. KS JUIFS.
tion de ces documents sacrés. TertuUieii place la discussion sur son véritable terrain, lorsqu'il tranche le débat par l'argument du témoignage. S'agit-il de l'authenticité des Evangiles, rien n'est moins sérieux que de dire : Tel chapitre de saint Luc ou de saint Jean contient une doctrine que je com. bats, donc il est apocryphe ; ou bien, tel passage de saint Matthieu a subi un remaniement, parce qu'il ne rapporte pas les faits tels que je les conçois. A ce compte-là on pourrait éliminer d"un auteur quelconque ce qui ne cadre pas avec les fantaisies de chacun. Une pareille méthode est purement arbitraire, et n'admet d'autre règle que le caprice individuel. L'Évangile qui porte le nom de saint Matthieu est-il réellement de cet apôtre plutôt que de saint Thomas ou de saint Barthélémy? Je ne puis le savoir que par le témoignage de ceux qui ont vécu avec saint Matthieu ou immédiatement après lui, en d'autres termes par la tradition. A priori, rien ne me l'indique ; le nom même de saint Matthieu ne m'est connu que par cette voie. Il en est également ainsi pour l'intégrité d'un texte. Quand je le vois placé sous la garde d'une autorité vigilante, reproduit et vérifié par une suite non inter^ rompue d'écrivains qui en constatent tous la parfaite conservation, le doute ne m'est plus. permis, parce qu'il deviendrait déraisonnable. En présence d'un témoignage certain, de simples conjectures ou des hypothèses plus ou moins ingénieuses n'ont aucune valeur aux yeux de la science. Personne n'a jamais procédé autrement à l'égard d'un ouvrage ancien ou moderne. Or c'est bien le moins que nos livres sacrés jouissent d'un bénéfice acquis à la plus mince production littéraire. On nous dit que la critique est née de nos jours. Si cela signifie qu'on n'a jugé sainement des choses qu'au djx-neuvième siècle, le compliment est exagéré; car il
y a toujours eu des hommes de bon sens et d'esprit ; si cela veut dire qu'on n'a jamais déraisonné qu'à notre époque, le blâme est trop sévère; il s'est toujours trouvé des hommes qui ont largement usé de cette faculté. Quoi qu^il en soit, voici une excellente page qui montre à la critique, vieille ou jeune, quelle voie il faut suivre lorsqu'on veut juger de l'authenticité d'une œuvre :
« En somme, s'il est certain que le plus vrai est le plus ancien; le plus ancien, ce qui date du commencement ; le commencement, ce qui part des apôtres, il sera également manifeste qu'il n'y a de transmis par les apôtres que ce qui a été tenu pour saint et vénérable dans les Églises fondées par eux. Voyons donc de quel lait Paul nourrit les Corinthiens ; sur quelle règle il corrige les Galates ; voyons ce que lisent les Philippiens, les Thessaloniciens, les Éphésiens ; ce qu'enseignent les Romains, plus rapprochés de nous, eux à qui Pierre et Paul ont laissé un Évangile signé de leur sang. Nous avons encore les Églises disciples de Jean ; Marcion a beau récuser l'Apocalypse de cet apôtre, la succession épiscopale, reprise depuis l'origine, ne nous conduit pas moins à Jean, leur fondateur. La noblesse des autres Églises se reconnaît aux mêmes titres. J'affirme donc que parmi ces Églises fondées par les apôtres, et chez toutes celles qui sont unies aux premières par la communauté d'une même foi, l'Évangile do saint Luc s'est maintenu dès l'origine de sa publication tel que nous le défendons aujourd'hui. Quant à l'Évangile selon Marcion, il n'est pas même connu de la plupart d'entre elles, et si quelqu'une le connaît, c'est pour le condamner. Les Églises apostoliques couvriront aussi de leur autorité et de leur patronage les autres Évangiles, que nous possédons par elles et en conformité avec elles, je veux dire les Évangiles de
43i LIVRE COINTRL LKS JUIFS.
Jean et de Matthieu, ainsi que celui de Marc, quoiqu'on l'attribue à Pierre, dont Marc était Tinterprête, de même qu'à Paul le récit de Luc. Il est assez naturel de rapporter aux maîtres ce qu'ont publié les disciples. .le demanderai donc à Marcion pourquoi, laissant de côté les autres Évangiles, il s'est attaché de préférence à l'Évangile de Luc, comme si dès l'origine ceux-là n'avaient pas existé dans les Églises aussi bien que celui-ci ? On doit même croire qu'ils étaient répandus auparavant, car, étant d'origine apostolique, ils vinrent les premiers et furent consacrés avec les Églises elles-mêmes. Le fait est donc constant : tous ces Évangiles se trouvaient entre les mains des Églises *. »
Ce témoignage des Églises fondées par les apôtres est péremptoire dans la question. Tertullien n'aurait pu l'invoquer avec tant de confiance contre les hérétiques s'il avait eu à redouter le moindre démenti. Qui est-ce qui pouvait le mieux attester l'origine apostolique des Évangiles, sinon ceux-là mêmes qui avaient vécu avec les apôtres, leurs maîtres dans la foi? En transmettant à d'autres la connaissance d'un fait qui s'était passé sous leurs yeux, ces témoins primitifs devenaient les premiers anneaux d'une tradition irréfragable. Remarquez-le bien, Messieurs, à l'époque de Tertullien, dé saint Irénée et de saint Justin, on n'était séparé des apôtres que par un petit nombre d'années : saint Justin a pu naître du vivant de saint Jean ; saint Irénée a vécii avec Polycarpe et Papias, disciples de saint Jean, et Tertullien est le contemporain de saint Irénée. Quand des hommes d'un si grand mérite, et placés dans de telles conditions, assurent que les quatre Évangiles canoniques ont existé
1; Adv. Marcioneiiii iv, 'i:
dès l'origine clans les Églises fondées par les apôtres, apud Ecclesias a primordio fuerunt, il faut un aplomb rare pour écrire, à dix-huit siècles des événements, ce que nous avons pu lire il n'y a pas longtemps : « Je pense qu'aucun Évangile ni aucune portion d'Évangile n'est authentique*. » Pourquoi pensez-vous cela? Ah! nous le savons bien : parce qu'il y a dans les Évangiles des doctrines et des faits qui vous gênent. Autrement vous ne songeriez pas plus à en contester l'origine que celle des commentaires de César ou des discours de Gicéron, dont l'authenticité est mille fois moins constatée et garantie. Les sectes du deuxième siècle procédaient de la même façon. Marcion rejetait les Évangiles parce qu'il y trouvait l'humanité du Christ; et les ébionites, parce qu'ils y voyaient une preuve de sa divinité. Ils avaient contre eux le témoignage des Églises fondées par les apôtres : qu'importe? ne fallait-il pas que les faits se pliassent à leur système? Eh bien, en dépit de leurs efforts, ils aboutissaient tout juste au résultat contraire. Marcion ne retenait qu'un lambeau de l'Évangile : il en restait assez pour démontrer la réalité de l'incarnalion du Verbe. Les ébionites et les cérinthiens remplaçaient l'Homme-Dieu par un personnage extraordinaire; mais, à leur insu, ce personnage prenait des proportions telles, que le bon sens et la logique obligeaient de conclure à sa divinité. Voilà pourquoi TertuUien leur adressait, en terminant, ces magnifiques paroles : Vous travaillez en vain ; tant que vous conserverez une page du Nouveau Testament, vous y retrouverez notre doctrine; et jusque dans cet Évangile qu'il vous plàit dé fabriquer â la pilacë des quatre
1. L'Évangik' et l'Histoire, par .M. Hnvel. lièvue des DeUt MoiUks; 1863, p. :;s2i
436 i.ivnK coMni: i.i;s .airs.
Évangiles canoniques, le Christ demeure, malgré vous, ce qu'il est pour nous, Homme el Dieu tout ensemble : Frustra laborasti, Marcion : Christm enim Jésus in Evaugelio tuo meus est '.