TRENTE-HUITIEME LEÇON
Langue de TerluUieu. — Décaileuce de la littérature lutiue à la fîu du deuxième siècle. — Usage fréquent d'archaïsmes et de uéologismes dans le style du prêtre africain. — Termes empruntés au droit romain. — 3Iots nouveaux, créés par la nécessité d'exprimer en latin les dogmes de la religion chrétienne. — Influence des écrits de Tertullien pour la formation du latin théologique. — Rôle de ce grand écrivain ilans l'histoire de réloquence chrétienne. — Un dernier mot sur ses qualités et sur ses défauts. — Tertullien et saint Augustin.
Messieurs,
Nous voici arrivés au terme de nos études sur le premier écrivain de l'Église latine. Son talent, ses œuvres, sa renommée, tout justifie la part que nous lui avons faite dans l'histoire de l'éloquence sacrée. Vous avez pu vous en convaincre par l'étonnante variété d'écrits qui ont passé sous nos yeux. Du dogme à la morale, des lois disciplinaires à la liturgie, Tertullien a tout embrassé ; et l'apologie comme la controverse, l'invective et la satire aussi bien que l'homélie ou l'exhortation morale, ont exercé tour à tour l'activité de son esprit. Aussi, sans les erreurs que le montanisme y a mêlées, on pourrait appeler l'ensemble de ses ouvrages la somme théologique du temps. Il ne nous reste donc plus qu'à jeter un coup d'œil général sur ces productions si diverses, pour marquer la place que le prêtre de Carthage occupe dans la
littérature chrétienne, et l'influence qu'il a eue sur le déve-
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loppenieiU de lu science sacrée el de l'art oratoire en Occident. Mais avant de recomposer cette grande physionomie dont nous avons étudié chaque trait isolément, nous devrons examiner une dernière (pieslion de détail; et, bien que nous y ayons déjà touché plus d'une fois, il ne me semble pas superflu de la traiter avec quelque étendue. Car, si l'éloquence est avant tout dans le mouvement des idées et dans la chaleur des sentiments, il ne faut pas oublier que la pensée est inséparable de son expression, et que la parole est le signe révélateur de Tàme. En d'autres termes, l'on ne saïu'ait apprécier tout le mérite d'un écrivain ou d'un orateur sans faire attention à l'instrument qu'il a manié, c'est-à-dire à la langue dont il s'est servi. Et ici, j'envisage la langue par son côté matériel et technique, plutôt que dans ses formes ou ses qualités littéraires. C'est à ce point de vue que nous allons nous placer, pour juger ce qu'était devenu l'idiome latin sous la plume du plus ancien auteur ecclésiastique qui ait écrit cette langue.
En retraçant l'état religieux, politique et littéraire de l'Afrique à l'époque de Tertullien, nous avons dit que, dans cette partie de l'empire comme ailleurs, la langue latine tendait de plus en plus à s'éloigner de sa pureté classique. Ce n'est pas dans l'histoire des littératures que les partisans de la perfectibilité ou du progrès indéfini devront chercher leurs arguments. Au contraire, l'expérience a démontré jusqu'ici que la décadence suit de près la perfection du goût, et qu'une langue, parvenue à la plénitude de son développement, ne sait pas se maintenir à celte hauteur, bien loin de la dépasser. Déjà Sénèque le père constatait cette loi invariable, lors- (ju'il disait : « Il est dans la destinée des choses humaines, qu'une fuis arrivées à leur sommet, elles redescendent la
pente plus rapidement qu'elles ne l'avaient montée *. » L'éloquence latine ne pouvait échapper à ces vicissitudes de l'art; et le panégyrique de Trajan, déjà si rempli de défauts, termine l'ère des grands prosateurs de la Rome païenne. Vous n'ignorez pas. Messieurs, les causes particulières qui ont amené ce résultat : le despotisme impérial, qui étouffait le talent; l'affaiblissement des caractères et de l'esprit public; les âmes énervées sous l'influence du luxe et de la mollesse; l'absence de tout but sérieux pour l'art oratoire, exclu des affaires ou des intérêts de l'État, et obligé de se reporter sur des thèmes futiles, au milieu d'un cercle d'amateurs qui remplaçaient mal la tribune. Tout cela était de nature à hâter le déclin de la littérature. Ajoutez-y l'afïluence d'étrangers qui accouraient de toutes parts vers la capitale du monde, et dont le contact ne pouvait qu'être préjudiciable à la pureté d'un idiome qu'ils chargeaient de mots barbares ; la diffusion de la langue latine dans les provinces éloignées, où elle ne tardait pas à dégénérer par l'effet des circonstances locales, et vous comprendrez sans peine dans quel état se trouvait l'instrument que les Pères de l'Église allaient mettre au service de la doctrine chrétienne.
Or, Messieurs, quand une littérature en arrive à ce point, qui marque pour elle la fin de son apogée et le commencement de sa décadence, voici ce qui arrive pour l'ordinaire. A mesure qu'on s'en éloigne, les grands modèles perdent, je ne dirai pas de leur valeur, mais de l'ascendant qu'exerçait le génie. A une longue admiration succède une certaine lassitude, si ce n'est pas la critique ; ou du moins, nous voulons
1. « Cujus maligna perpetuaque m omnibus rébus lex est, ut ad summum perducta rursus ad infimum, velocius quidem quam asceuderant, relabantur. » (Controv.. 1 prœf.)
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i'iiirc îiatremeiit, alors même que nous admirons encore. On (lit (jue les honini(!s sont portés vers l'imitation : cela est ^rai, mais sans préjudice des etllbrls (lu'ils t'ont pour se distinguer l'un de l'autre ; et ils éprouvent pour le moins autant de plaisir à sortir de là règle qu'à y rester. Donc, malgré tout leur prestige, les grands siècles littéraires ne s'imposent pas avec une autorité sulïisante pour bannir toute tentative de les égaler, sinon de les surpasser. Par elle-même, cette lutte avec les cliefs-d'œuvi-c du génie est très féconde, parce (pi'elle active les forces de Tintelligence et peut enrichir le domaine de l'art. Mais il arrive trop souvent qu'on se borne à outrer le modèle, et qu'en voulant sortir des voies battues, on s'éloigne également du naturel et du bon goût. C'est ce <iue vous observerez surtout pour les épofjues qui succèdent à l'épanouissement splendide d'une littérature. Alors la simpliclLé et la clarté, ces deux marques d'une pensée maîtresse (Telle-même, font place à une ali'ectation de profondeia* qui engendre l'obscurité. On ne peut plus se résoudre à employer les expressions usitées auparavant ; il faut une façon extraordinaire de dire les choses. La sobriété du langage passe pour de la sécheresse, et l'enflure devient la force. C'est à qui portera dans les ouvrages de l'esprit, avec une rhétorique plus étudiée, les raffinements d'une dialectique subtile. D'autre part, il s'agit avant tout de viser au grandiose, de produire des effets de style, d'éblouir le lecteur par le jeu brillant des antithèses et par un luxe de métaphores prodiguées sans mesure. Bref, l'afféterie et la pompe finissent par détruire le goût du simple et du naturel. Voilà le genre d'originalité propre au temps dont je parle, si l'on peut appeler de ce nom une force d'invention (jui s'épuise dans le cliquetis des mots et dans l'emphase des formules. Vous concevez qu'à de
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si grandes nouveautés Tancienne lai);ïue ne suffise pins : on éprouve le besoin d'avoir un vocabulaire moins limité. Sénèque se plaint quelque part de la pauvreté de l'idiome latin \ Lui, qui n'a pas d'idée arrêtée sur un sujet quelconque, ne trouve pas la langue de Cicéron assez riche pour rendre sa doctrine. Je ik^ suis pas étonné de ces doléances du rhéteur. L'on ne commence à sentir la disette des mots (\w^ là où il y absence d'idées. C'est ce qui fait que les époques de décadence sont les plus fertiles en créations de ce genre. Moins on y pense, plus on y invente de mots pour (îxprimer la pensée. Ici ce sont des locutions tombées en désuétude qui retrouvent faveur et crédit ; là, des emprunts faits aux langues étrangères ; plus loin, des mots qui n'ont ni famille ni patrie. Puis, après les archaïsmes et les néologisme?,, viennent les tournures irrégulières, les constructions forcées, les alliances de mots bizarres, les inversions et les ellipses plus qu'audacieuses, tout ce qui constitue une syntaxe de fantaisie. Voilà comment la langue latine s'est gâtée , et c'est ainsi que s'altérerait la nôtre, si l'étude des grands modèles du dix-septième siècle venait à s'attaiblir parmi nous. Qui sait ce que la langue de Pascal et de Bossuet serait devenue dans un siècle d'ici, si l'école romanticjue était parvenue à bouleverser la syntaxe, comme elle se proposait de le faire ? Et si quelque chose pouvait nous consoler de trouver tel poète, tel historien parmi les ennemis les plus acharnés de l'Église, ce serait de les voir également en révolte ouverte contre la grammaire. Il n'est pas étonnant qu'on cherche à s'atfranchir de la règle de foi, quand on ne peut plus supporter le joug de la syntaxe.
i. « Quanta verboruni uobis paupertas, imo ei^estas sit, niuiquani mni^is qiiani liodierno die intpll'vi. « {Ép. 08.)
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A l'époque de Tertullien, c'est-à-dire dans la seconde moitié (lu deuxième siècle, la langue latine avait subi la révolution que je viens de décrire : pour s'en convaincre, il suffit de comparer aux ouvrages de Cicéron, et même à ceux de Sénèque, les écrits d'Apulée de Madaure, contemporain et compatriote du prêtre deCarthage. Rien n'autorise à supposer l'existence d'un dialecte latin particulier à l'Afrique ; et l'on se rend parfaitement compte des idiotismes de Tertullien, sans recourir à l'hypothèse d'une influence quelconque de l'ancienne langue punique sur son style. Ces licences s'expliquent en grande partie par le goût qui prédominait de son temps. A l'exemple d'Apulée et des autres représentants de cet âge d'airain, comme on est convenu de l'appeler dans l'histoire de la littérature, Tertullien tire du grec quantité de mots, auxquels il ajoute une terminaison latine. De plus, il se retourne vers l'ancienne langue des Romains, pour y chercher des locutions surannées. A côté de cette double source de barbarismes, il s'en crée une autre encore plus féconde, en réunissant deux termes pour en faire un troisième '.Les combinaisons de ce genre fourmillent dans ses écrits. S'agit-il d'exprimer une négation, il accolera sans scrupule la particule in à un substantif et à un adjectif quelconques ; ou la particule re, pour signifier une répétition, et ainsi de suite, sans s'inquiéter de savoir si l'usage est pour ou contre lui '. Assurément, de pareils procédés sont de nature à enrichir un vocabulaire : il en résulte même quelquefois des expressions très pittoresques, d'une vigueur et d'un relief étonnants ; mais qui ne voit quelle confusion engendrerait, dans une