Ad Uiorem, 1. ii. c. vi
LÉ MAHIAGE CMUÉTlïlN. 4g
cette communauté parfaite de pensées et de sentiments qui doit exister entre les époux. Divisés sur la plus grave des questions, celle dont dépend la destinée humaine, pourrontils réaliser cette union des âmes sans laquelle le bonheur n'est qu'un vain rêve? Un tel partage touchant ce qu'il y a de plus intime et de plus essentiel à l'homme, n'est-il pas une source de fi'oissements et de défiances inévitables ? Gomment l'entente cordiale subsisterait-elle intacte là où il devient impossible de s'accorder sur la direction que chacun devra donner à sa vie ? On a beau supposer la plus vive sympathie entre deux époux qui n'ont ni la même foi ni les mêmes espérances, la seule idée d'une séparation si profonde ne suffit-elle pas pour diminuer l'affection et la confiance réciproques, sinon pour les détruire à la longue ? Le mariage n'est pas une association où chacune des parties reste maitresse d'elle-même, de ses actes et de sa conduite, sauf à remplir les clauses d'un contrat. Ily adanscetteunion,laplus haute qu'il y ait sur la terre, deux existences qui doivent se confondre en une seule, deux vies qui n'en font qu'une. Dès lors, ne serait-ce pas la plus étrange des anomalies que la religion, qui a pour mission de sceller le lien conjugal, devînt précisément l'obstacle qui l'affaiblit et le relâche? Encore Tertullien passe-t-ii sous silence un inconvénient non moins grave, celui qui résulte de la position des enfants, partagés entre deux croyances contraires, et réduits à ne pouvoir embrasser la religion de leur père sans condamner celle de leur mère, ou réciproquement. Voilà pourquoi l'Église a fait preuve d'une admirable sagesse en usant de son pouvoir disciplinaire pour frapper de nullité l'union des chrétiens avec les infidèles ; et bien que les mariages des catholiques avec les hérétiques présentent de moindres difficultés, elle
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n'a pris conseil «jue des intérêts de la i'oi et de la morale en les tenant pour illicites. Cette législation, aussi ferme que prudente, montre quelle haute idée les Pères et les conciles se faisaient de l'union conjugale. Pour dépeindre le bonheur des époux dont l'affection mutuelle est cimentée par la religion, Tertullien laisse déborder l'enthousiasme de son âme, si accessible aux grandes choses de la foi; le spectacle d'une alliance si sainte et si pure lui suggère une des plus belles pages que l'on puisse rencontrer dans la littérature chrétienne.
« Où trouver des paroles pour exprimer la félicité du mariage chrétien? L'Église l'approuve, l'oblation le confirme, la bénédiction y met le sceau, les anges l'annoncent, le Père céleste le ratifie ^ Car, dans le monde même, les enfants n'ont le droit de se marier que du consentement de leurs parents. Quelle alliance que celle de deux fidèles unis dans une même espérance, dans une même discipline, et par les liens d'un même service! Tous deux, ils sont frères, tous deux serviteurs du même maître; nulle séparation delà chair
1. Cette phrase, ilevenue célèbre, montre que les mariages claudestiii.*. c'est-à-dire àou célébrés en face de l'Église, étaient prohibés dans les premiers siècles. Elle résume également dans ses divers actes la célébration religieuse du mariage : le pacte conclu devant TÉglise qui l'agrée, Ecclesia conciliât; la béuédictiou nuptiale donnée par le prêtre, obsignat benedictio ; l'fiblation du sacrifice pendant lequel la cérémonie s'accomplit, co?j/?rmat ob/afèo; la ratification dans le ciel de l'union contractée sur la terre, Pater rato habet. Tertullien ne se serait pas exprimé de la sorte s'il avait envisagé le mariage comme un contrat purement humain, et non comme un acte auquel la religion donne nue consécration particulière. De plus, eu faisant dériver la félicité du mariage de sa célébration religieuse, felicilatem ejus matrimonli quod Ecclesia conciliât, etc., il montre assez que Dieu attache à ce grand acte une grâce spéciale, eu harmonie avec les fins de l'institution, ce qui achève de constituer itn véritable sacremeiiL
ni de l'esprit. Oui vraiment, ils sont deux dans une même chair; une seule chair, un seul esprit. Ils prient enseml^le, ils jeûnent ensemble, ils s'instruisent, s'exhortent, se soutiennent l'un l'autre. Vous les rencontrez de compagnie à l'église, de compagnie au banquet divin. Angoisses, tribulations, joies, tout est commun entre eux. Nuls secrets à se dérober; confiance réciproque, support mutuel. Ils n'ont pas à se cacher l'un de l'autre pour visiter les malades, pour assister les indigents : leur aumône est sans tourment, leurs sacrifices sans scrupules, leurs pratiques journalières sans entraves. Chez eux point de signes de croix furtifs, point de timides félicitations, point de bénédictions muettes. Ils chantent de concert des hymnes et des psaumes ; leur unique rivalité^ c'est à qui célébrera le mieux les louanges du Seigneur. Voilà les alliances qui réjouissent le Christ*. »
C'est ainsi, Messieurs, que Tertullien comprenait le mariage Chrétien. L'union des cœurs sanctifiée par la grâce du sacrement, resserrée et fortifiée par la pratique des devoirs religieux, voilà l'idéal qu'il proposait aux fidèles de son temps. Il s'est trouvé des esprits malveillants ou chagrins pour oser dire que TÉglise, en célébrant les mérites de la virginité et du célibat, a méconnu la dignité de l'alliance conjugale. Des morceaux comme celui que je viens de vous lire répondent éloquemment à de pareilles imputations. C'est le christianisme, au contraire, qui a proclamé dans le monde la sainteté du mariage; et lorsqu'on voit, dans les auteurs païens des deux premiers siècles, à quel degré d'abaissement était arrivée cette institution divine, on comprend ce qu'il a fallu d'efforts pour la relever. L'Église n'a pas eu de préoccupation