‹ TertullienChapitre 53 sur 237 · Dante. Ip Paradis, chanl xi · texte numérisé non relu

Dante. Ip Paradis, chanl xi

VOUS avoz nommé Bossuet. Personne n'ignore à quel point l'évêque de 3Ieaux s'était pénétré du style et de la pensée du grand Africain. Il sutiit, pour s'en convaincre, d'ouvrir au hasard l'un de ses sermons; le nom et les idées du prêtre de Carthage y reviennent sans cesse. C'est l'auteur qu'il cite et développe avec le plus de complaisance, si l'on excepte toutefois saint Augustin. Certes, rien ne s'explique mieux que la prédilection de Bossuet pour l'école d'Afrique, et en particulier pour Tertullien. Le trait commun à ces deux natures, c'est la force: d'une part, la hardiesse de l'imagination; d<' l'autre, l'énergie du sentiment. Comparez leurs écrits, vous retrouverez des deux côtés la même véhémence oratoire, une égale vigueur dans le mouvement de la pensée et dans son expression. C'est avec le pinceau de Tertullien que Bossuet se plaît à dépeindre les temps apostoliques : il sait lui emprunter à propos quelques-uns de ces traits rapides, de ces locutions énergiques, de ces images pittoresques qu'il sème dans ses discours. On voit qu'une gravité si austère avait vivement frappé son sens chrétien : il dépouillait cette sévérité évangélique de toute exagération ; et c'est ici qu'éclate la supériorité dejrévéque français sur le prêtre de Carthage. Tertullien sejette dans les extrêmes : ce qui lui manque trop souvent, c'est la modération dans la force. De là vient que son style est outré comme sa doctrine: son éloquence s'enfle avec ses opinions, et du moment qu'elle dépasse les limites de la vérité, elle dégénère en violence et tombe dans la déclamation. Bossuet, au contraire, est l'homme des tempéraments : ses riches facultés se maintiennent dans un état d'équilibre rarement troublé; à une imagination qui ne le cède à celle de Tertullien ni en vivacité ni en force, il allie un jugement plus droit et un imperturbable bon sens. L'imagination sert sa pensée sans

la domiiitH-; la passion oratoire l'élève, mais ne l'emporte pas. Cette domination intime, qu'on ne se lasse pas d'admirer en lui, se révèle dans la plupart de ses écrits; c'est une logique ardente, mais qui renferme la conséquence dans la mesure du principe, un style qui sait se contenir au milieu de ses hardiesses, une éloquence qui, après s'être abandonnéelibremeiit, se replie sur elle-même dans la conscience de sa force. Par là, le génie de Bossuet se sépare profondément du génie de Tertullien. Il n'est pas moins vrai de dire que ce dur Africain, cet homme aux expressions fortes, ce personnage extraordinaire, comme l'évèque de Meaux se plaisait à l'appeler, avait exercé sur le grand orateur une influence directe et positive. Voilà pourquoi, après en avoir fait son profit lui-même,. Bossuet conseillait au cardinal de Bouillon, en 1669, la lecture des écrits de Tertullien comme très propre à fortitier le style d'un prédicateur *.

Mais, Messieurs, si l'on retrouve dans l'écrivain français l'énergie et la véhémence du moraliste africain, la grâce et la délicatesse du langage ne font pas plus défaut à l'un qu"à l'autre. Nous avons vu tout à l'heure avec quel art charmant l'auteur du traité sur le Voile des vierges sait écrire ce que la mystique chrétienne a de plus tendre et de plus intime. On éprouve une impression non moins douce en étudiant les sermons de Bossuet pour les vêtures ou les professions religieuses. L'éloge des vierges consacrées au Seigneur lui permettait, à son tour, de manifester cette onction évangélique qui nous avait paru ofl^rir un contraste si frappant avec la rudesse ordinaire de Tertullien. Évidemment, il s'était péné-

i. Fragments inédits dans l:'s É'udi's sur la vie do Bos<uet. par .M. Floquet, t. II.

Lré de ropiJhfulc (jiu; nous venons de parcoiirii', car il en l'eproduit la substance et jusqu'aux expressions. C'est de ce ^ran.l maître qu'il ^'ins[^ire, soit qu'il nionlrc aux religieuses qu'en quittant le monde pour Dieu elles s'aH'ranchissentd'uu jouj; pénible, qu'enprenant le voile elles déposent la marijur de la servitude pour revêtir les ornements de la liberté; soit qu'il (^xalte dans l'cnlliousiasme de sa piété l'union mystérieuse du Christ avec les âmes virjjinales qui se donnent à Dieu sans partage*. Vous allez juger de cette influence par le passage que je vais lire et dans lequel Bossuet traduit Tertiillien, mais en écrivain supérieur, (jui sait rendre originale jusqu'à l'imitation même :

<- Recevez des mains de la sainte Église le voile qu'elle vous donnera, béni par l'invocation du nom de Dieu, qui s anctiiie toutes choses. Mais, en même temps, recevez invisiblement de TEsprit de Dieu mi voile spirituel, qui est la simplicité et la modestie : qu'elle couvre et vos yeux et vos visages ; qu'elle ne vous permette pas d'élever la vue, sinon à ces saintes montagnes d'où vous doit venir le secours. Épouse de .lésus-Christ, si (juelque chose vous plaît, excepté Jésus, vous êtes une infidèle et une adultère. Dépouillez-vous donc généreusement de l'habit du siècle; laissez-lui sa pompe et ses vanités; ornez votre corps et votre âme des choses qui plaisent à votre époux : que la candeur de votre innocence soit colorée par l'ardeur du zèle et par la pudeur modeste et timide. Ce n'est que par le silence ou par des réponses d'humilité que votre bouche doit être embellie. Insérez à vos ori illes, c'est Tertullien cpii vous y exhorte, insérez à vos

1. Bossuet, édit. de Versailles, t. XVII, p. 19, 21, 47, 48, 67. 70. 233, 244, etc. — Tertullieu, de Virg. vel., l.i. 17: orf Martyres. 2: de PalU.o,b; de Cultv fpminarvni , lib.Il . 7.

oreilles la sainte parole de Dieu ; ayez votre àme élevée à Dieu ; alors votre taille sera droite, et votre contenance agréable. Que toutes vos actions soient animées de la charité, et tout ce que vous ferez aura bonne grâce. C'est la seule beauté que je vous souhaite, parce que c'est la seule qui plaît au Verbe incarné votre époux *. »

C'est ainsi que Bossuet, suivant les traces de Tertullien, s'efforçait d'élever l'esprit des vierges chrétiennes au-dessus de l'ordre sensible, en leur inspirant un vif sentiment de la beauté morale. L'orateur du dix-septième siècle atteint jusqu'au ton lyrique dans cet hymne à la virginité, où l'éloquence se revêt de tous les charmes de la poésie :

« Quelle éloquence pourrait exprimer quel est l'amour du sauveur Jésus pour la sainte virginité? C'est lui qui a été engendré dans l'éternité par une génération virginale; c'est lui qui, naissant dans le temps, ne veut point de mère qui ne soit vierge; c'est lui qui, célébrant la dernière pàque, met sur sa poitrine un disciple vierge, et l'enivre de plaisirs célestes ; c'est lui qui, mourant à la croix, n'honore de ses derniers discours que les vierges; c'est lui qui, régnant en sa gloire, veut avoir les vierges en sa compagnie. Jésus n'a point de temples plus beaux que ceux que la virginité lui consacre; c'est là qu'il se plait à reposer "....»

Vous retrouvez là cet enthousiasme si noble et si pur que nous admirions dans le prêtre de Carthage. En rapprochant l'une de l'autre, sur le point qui nous occupe, ces deux grandes natures, j'ai voulu montrer que l'énergie du caractère et l'élévation de l'esprit, loin d'exclure la délicatesse du senti-

1. Bossuet, édit. de Versailles, t. XVII, p. 43, Sermon pour une vêture. — Tertullieu, de Cultu feminarum, lib. II, 13.

2. Bossuet, édit. de Versailles, p. 229, pour une Profession.

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ment, ne font que lui prêter un tour plus gracieux et plus naïf dans les àines richement douées. Aussi bien est-ce dans les terres où la végétation déploie toute sa vigueur, que la main de Dieu se plaît également à semer les fleurs qui charment le plus par la modestie de leurs couleurs et la suavité de leur parfum. Quelque étonnant qu'il soit, ce mélange de la grâce avec la force se rencontre partout où la nature et l'intelligence s'épanouissent dans la perfection de leurs qualités. Ce qui parait un contraste à première vue devient une harmonie pour quiconque sait remonter à la cause unique de ces effets si divers, en la cherchant dans la puissante fécondité que la Providence communique à celles de ses œuvres qui doivent faire éclater davantage sa sagesse et sa libéralité.

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