‹ TertullienChapitre 54 sur 237 · VINGT-QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-QUATRIÈME LEÇON

Les œuvres morales de Tertullien portent principalement sur la grande question des rapports de l'esprit avec la chair. - Lutte de TÉglise contre le sensualisme païen. — Position extrême que prend Tertidlien comme moraliste. — Il condamne les secondes noces àTégal de l'adultère ou de la fornication. — Traités de l'Exhortation d la chasteté, et de la Monogamie. — Sophistique passionnée de l'auteur. — Idée défectueuse qu'il se fait du mariage depuis sou affiliation à la secte de Montau. — Tertullien se méprend sur les destinées providentielles de la société terrestre, - Croyance à la proximité de la fin du monde. -^ Les psychiques. — Ton et style du pamphlet.

Messieurs,

Déjà vous avez pu remarquer que les œuvres morales de Tertullien portent principalement sur la grande question des rapports de l'esprit avec la chair. Les écoles philosophiques de l'antiquité païenne avaient bien constaté dans l'homme un manque d'équilibre entre la raison et les sens; mais ignorant la cause première d'un désaccord si profond, elles n'avaient pas su en rendre compte, encore moins y porter remède. Il était réservé à l'Évangile de dévoiler le mystère de cette lutte intestine dont la nature humaine est le théâtre. L'épître de saint Paul aux Romains renferme à cet égard des aperçus aussi lumineux que profonds : c'est la psychologie chrétienne ramassée en quelques traits qui ouvrent à l'observation un champ illimité. En rapportant à une déchéance primitive l'origine de cette scission entre la partie supérieure et la

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partie inférieure de notre être, l'apôtre décrit sous une forme vive et dramatique ce qu'il appelle ropposition de l'homme animal à l'homme spirituel, de la loi des membres à celle de l'esprit. Mais, non content de donner le mot de l'énigme, le christianisme s'annonçait en outre comme devant rétablir une harmonie détruite par le péché. De même que le paganisme avait été le règne des sens et de la déification de la volupté sous toutes ses formes, ainsi l'Évangile allait-il ramener le triomphe de l'esprit par la glorification du sacrifice. Replacer la pyramide sur sa base, et faire remonter au sommet ce qui doit couronner l'édilice; ou, pour parler sans figure, rendre à l'àme une souveraineté usurpée par le corps, contenir les appétits sensuels dans les limites du droit et de la raison, soumettre à la loi divine des instincts qui ne connaissaient plus de règle, telle est la lâche immense que l'Église avait à remplir au milieu du monde où elle venait d'apparaître ; et cette lutte opiniâtre aA'ec le sensualisme païen, en manifestant sa force, allait devenir pour elle la plus éclatante des victoires.

Toutefois, Messieurs, dans cette réaction vigoureuse contre l'ancien monde, ses vices et ses turpitudes, on pouvait craindre que quelques esprits trop ardents ne vinssent à dépasser la juste mesure. Vous le savez, il est dans la destinée des choses humaines qu'une opinion extrême en appelle une autre, et qu'en voulant combattre une erreur ou détruire un vice, on court risque de tomber dans l'excès contraire. Certes, ce n'est pas une des moindres preuves de la divinité de l'Église que la sage fermeté avec laquelle elle a su tenir depuis dix-huit siècles le droit chemin de la vérité, sans se laisser emporter ni d'un côté ni de l'autre par l'exagération des systèmes et des partis. Mais il n'en fest pas de chaque individu

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comme du grand corps que le privilège de l'infaillibilité défend contre tout entraînement funeste : là où cette divine garantie n'existe pas, il devient possible d'aboutir au mal soit directement, soit en outrant le bien. C'est pourquoi il a dii se produire quelques écarts regrettables dans le mouvement de réaction, d'ailleurs si noble et si légitime, du spiritualisme chrétien contre la sensualité païenne. Tandis que les religions polythéistes divinisaient les instincts les plus dépravés de la chair, des sectes gnostiques, confondant l'usage avec Tabus, allèrent jusqu'à envisager la chair elle-même comme émanant d'un principe radicalem.ent mauvais. Le paganisme ne: voyait plus dans l'une des lois constitutives du genre humain, que le moyen de satisfaire des convoitises brutales; en face de pareils excès, Marcion et son école proscrivirent le mariage comme une institution satanique. Chez les Romains de la décadence, les mariages se faisaient et se défaisaient à volonté et sans qu'il y eût un terme à ces caprices aussi fréquents que peu durables ; pour serrer le frein à la liberté humaine, Tertullien et les montanistes condamnèrent les secondes noces à l'égal de l'adultère et de la fornication. Nous allons voir par quels arguments le prêtre de Carthage cherche à soutenir cette thèse extrême, qu'il développe, d'abord sous une forme plus modérée, dans l'Exhortation à la chasteté, ensuite sur le ton d'une polémique acerbe et violente, dans le traité de la Monogamie.

En examinant la série d'ouvrages où Tertullien considère la vie chrétienne dans ses rapports extérieurs avec la société polythéiste, nous avons suffisamment déterminé le caractère et l'esprit de la secte de Montan \ Nous ne reviendrons

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