Voyez la XIV» leoou
Ht là-dessus que pour rappeler par quels côtés ce puritanisme
exalté a dû séduire Fimagination du moraliste africain. A ses yeux, l'action réformatrice des visionnaires de la Phrygie aboutissait à un redoublement de sévérité dans la discipline ; or, nous connaissons trop les tendances rigoristes de Tertullien pour être surpris qu'une tentative de ce genre ait pu répondre aux dispositions de son âme. Diminuer la facilité du pardon, affaiblir le pouvoir des sens par l'observation de nouveaux jeûnes, multiplier les entraves pour restreindre le domaine de la liberté, tout cela était de nature à le faire incliner vers un parti dont l'austérité apparente ou réelle trompait sa bonne foi. Et comme, d'ailleurs, le montanisme ne heurtait directement aucun dogme, son défenseur pouvait croire qu'en soutenant avec chaleur une cause qui se colorait d'un prétexte si spécieux, il ne faisait que combattre le relâchement des mœurs. Mais, une fois engagé dans cette voie, Tertullien n'était pas homme à revenir aisément sur ses pas ; et l'opposition qu'il allait rencontrer parmi les catholiques, bien loin de le ramener en arrière, devait pousser plus avant son esprit impatient du frein. C'est le malheur des hommes habitués à cette longue domination qu'assure le génie, de s'irriter à la moindre contradiction, au lieu d'y chercher un avertissement qui les mette en garde contre eux-mêmes ! Un des points sur lesquels la secte de Montan appuyait le plus vivement, c'est la prohibition des secondes noces. Il devait en être ainsi pour des fanatiques qui croyaient la tin du monde proche, et ne demandaient qu'une chose, sortir de la vie le plus tôt possible par la porte du martyre : il est même surprenant que le mariage ait pu trouver grâce devant eux. Tertullien n'avait jamais été favorable aux secondes noces : nous avons pu nous en convaincre par le testament spirituel qu'il adressait à sa
femme. Il est vrai que dans cette pièce, antérieure à ses relations avec les montanistes, ses répugnances s'étaient produites sous une forme très adoucie. Néanmoins, il y avait là un germe d'opposition qui devait se développer par suite de ses rapports fréquents avec les nouveaux prophètes. Il va sajis dire que l'Église, tout en veillant au maintien de la discipline, repoussait un spiritualisme raffiné qui transformait le conseil en précepte et ne craignait point d'appeler mal ce qui n'est qu'un moindre bien. Rome et Cartilage s'élevèrent avec une égale force contre des opinions outrées qui s'éloignaient de l'enseignement des apôtres. Cette résistance inattendue devint pour l'âme altière du prêtre africain le signal d'une crise intérieure dont l'humilité seule aurait pu conjurer l'effet. Sans vouloir rompre avec l'Église sur un point de doctrine, il en vint à se persuader que la discipline catholique laissait trop de place à la liberté humaine, partant, qu'elle avait besoin d'être réformée par l'autorité de Montan et de ses prophétesses, organes de l'Esprit-Saint. Cette fatale idée, jetée dans une âme où bouillonnait la colère, en sortit comme une lave brûlante qui allait couvrir de flots d'injures tout ce qu'elle rencontrerait sur son passage. Nous allons résumer cette controverse, qui nous offre le triste spectacle d'un homme de génie prodiguant lesépithètes les plus insultantes à des adversaires qu'il ne peut réduire au silence par la force du raisonnement.
Car, vous le concevez sans peine, à défaut de raisons solides, il ne restait à Tertullien que les ressources d'une sophistique passionnée. Or, il faut bien l'avouer, le sophisme était entre ses mains mie arme puissante. L'auteur du traité de la Monogamie possédait à un haut degré l'art de dissimuler la faiblesse d'un argument sous des formes captieuses qui, jointes
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à un accent de conviction imperlui'i3able, sont de nature à éblouir le lecteur superliciel. Rien n'égale la nullité des preuves qu'il fait valoir contre les secondes noces, si ce n'est le tour spécieux qu'il sait leur prêter, et le ton d'assurance avec lequel il les propose. Vous allez en juger par l'un ou l'autre exemple. Le grand principe que Tertullien met en avant, c'est que nous devons tendre à la perfection ; or, dit-il, garder la continence est chose plus parfaite que de se remarier, donc les secondes noces sont illicites ^ Ce raisonnement est un pur sophisme. Nul doute qu'il ne faille tendre à la perfection ; mais ce qui est parfait pour l'un peut ne pas l'être pour l'autre. Avec cet optimisme mal entendu, on arriverait à conclure qu'aucun chrétien n'a le droit de se marier, sous prétexte que l'état de virginité est plus parlait en soi que le mariage. Chaque état honnête a sa perfection propre, son idéal ; notre devoir est d'y viser, sans nous préoccuper de la supériorité absolue d'une condition à laquelle nous ne sommes pas appelés. Autre abusde dialectique non moins évident. En permettant aux veufs de se remarier, saint Paul avait ajouté : Melius est nubere quam urP. Cela revient à dire, s'écrie Tertullien, qu'entre deux maux il faut choisir le moindre; donc les secondes noces sont un mal. La proposition de l'apôtre équivaut à cette maxime : Il vaut mieux perdre un œil que deux. — Un tel rapprochement est absurde. La perte d'un œil est toujours un mal en soi, tandis qu'on ne saurait en dire autant de la réitération du mariage. L'intention de saint Paul n'est pas d'opposer les secondes noces à la concupiscence comme un mal à un autre mal. Mais non, pour