‹ TertullienChapitre 60 sur 237 · De Exhort. casL, m. i\: de Monog., m · texte numérisé non relu

De Exhort. casL, m. i\: de Monog., m

SUll LES SECONDES NOCES. 113

consé((uei)ces absurdes, il envelopperait les premières noces dans la réprobation dont il trappe les secondes : en tout cas, les argruments qu'il dirige contre celles-ci n'atteignent pas moins celles-là. Triste situation que celle d'un grand esprit engagé dans une voie fausse, qui ne lui laisse d'autre alternative que de déraisonner ou de se contredire I

J'ai dit, Messieurs, que l'erreur de Tertullien sur les secondes noces provient de l'idée défectueuse qu'il se faisait du mariage depuis son affiliation à la secte de Montan. Toutefois, il est facile de rattacher cette erreur à une autre encore plus générale, en examinant de quelle manière l'auteur de l'Exhortation à la chasteté et du traité de la Monogamie envisage les conditions de la vie présente par rapport à la vie future. Je me hâte de le dire, le prêtre de Carthage méconnaît les destinées providentielles de la société terrestre, et cette fatale méprise colore d'une teinte sombre tout ce qu'il aperçoit autour de lui. Croyant la fin du monde proche, il ne voit dans le siècle présent que le triomphe du mal, auquel il faut échapper par la mort, pour participer au règne de Dieu dans une autre vie. Dès lors, à quoi bon s'embarrasser dans les liens d'une famille, se charger du fardeau dune postérité, tandis que l'on devrait se dégager de toute entrave pour courir plus facilement au martyre? Voilà le nœud de l'énigme : c'est ce fanatisme antisocial qui porte l'écrivain montaniste à condamner les secondes noces à l'égal de l'adultère et de la fornication, ([ui aurait dû lui faire rejeter les premières, s'il avait voulu être conséquent avec lui-même. Écoutez ces paroles, <[ui expliquent tout le système :

« Des chrétiens, pour lesquels il n'y a pas de lendemain^ songent à une postérité! Le serviteur de Dieu désirera-t-il des héritiers, lui qui s'est déshérité du monde? Cherchera-t-il un

second mariage par la raison qu'il n'a pas eu d'enfants du premier? Mais alors, il demandera donc avant tout de vivre longtemps, tandis que l'apôtre se hâtait de retourner vers le Seigneur. En vérité, n'est-ce pas? le chrétien sera bien plus libre dans la persécution, plus ferme dans le martyre, plus prompt à communiquer avec ses frères, plus modéré dans ses acquisitions, enfin il mourra plus tranquille, s'il laisse des enfants qui lui rendent les derniers devoirs. Ne dirait-on pas que les chrétiens agissent, ainsi dans l'intérêt de la république, de peur que les cités ne se dépeuplent faute de descendants; que les lois, les tribunaux et le commerce ne lapguissent; que les temples ne soient abandonnés, et qu'il ne reste plus personne pour crier : Les chrétiens aux bêtes! Voilà sans doute les clameurs que voudraient entendre ceux qui désirent des enfants ^ »

La conclusion naturelle de ce passage, où le fanatisme des montanistes se dépeint dans toute sa crudité, c'est qu'il faut s'abstenir du mariage pour empêcher la propagation de la race humaine. Dès lors, les premières noces ne deviennent pas moins illicites que les secondes, et si l'auteur se borne à réprouver celles-ci, c'est une pure inconséquence qui fait honneur à son sens chrétien, mais qui ne recommande guère sa logique ^. On s'étonne en vérité qu'un esprit aussi éminent

Page 1