‹ TertullienChapitre 61 sur 237 · De Exhort. cast, xii · texte numérisé non relu

De Exhort. cast, xii

2. Chose siugulière, quand Tertullieu arguiiieute contre les hérétiques contempteurs du mariage, il retrouve la netteté de son jugement, eu reproduisant les raisons qu'on lui opposait à lui-même. C'est ainsi qu'il dira plus tard à Marcion : « Nous embrassons le célibat non comme un bien que nous préférions à un mal, mais de même qu'entre deux biens ou choisit le meilleur. En effet, nous ne rejetons pas le fardeau du mariage, nous le déposons. Nous ne prescrivons pas la continence, nous la conseillons. Libre à chacun de suivre le bien ou le mieux, selon le degré de ses forces; mais nous prendrons énergiquement la défense du

ait pu méconnaître à un tel point le caractère et les conditions du plan providentiel relativement aux destinées ultérieures de l'Église et du monde. Il ne fallait rien moins que les préventions étroites d'une secte de visionnaires pour rétrécir de la sorte l'horizon de l'avenir devant une intelligence qui nous avait habitués à une plus grande largeur de vues. Comment! TÉglisene faisait pour ainsi dire que de naître ; elle commençait à étendre sur le monde son action rénovatrice, et déjà Tertullien s'imagine qu'elle va s'abîmer avec le genre humain dans la catastrophe finale! La loi mosaïque, qui n'était qu'une simple préparation à l'Évangile, avait duré plus de quinze siècles, et l'Église, cette forme définitive et complète du règne de Dieu sur la terre, n'aurait compté que trois cents années d'existence! Il n'y avait pas une ombre de probabilité dans de pareils calculs. Certainement on ne peut pas exiger de Tertullien qu'il aurait dû prévoir le développement de l'œuvre divine, tel qu'il nous est donné de l'admirer après dix-huit siècles de progrès; mais rien ne l'autorisait à chercner dans les événements de son époque les signes avant-coureurs de la fin du monde. A la vérité, les

mariage, Idutes les fois que des bouches eiiDemies chercheront à le flétrir du nom d'impureté, en haine du Créateur, qui a béni cette union accomplie dans des vues honnêtes, pour l'accroissement du genre humain, comme il a béni le reste de la création, qu'il a destinée à des usages bons et légitimes. Condamnera-t-on les aliments, parce que trop souvent, apprêtés à gi'ands frais, ils excitent la gourmandise? Faudra-t-il renoncer aux vêtements parce qu'un luxe raffiné nous enfle d'orgueil? De même, les rapports du mariage ne seront pas repoussés avec mépris par la raison que l'intempérance allume le feu de la luxure. Il y a une grande différence entre la cause et la faute, entre l'usage et l'excès. C'est pourquoi nous réprouvons l'abus, mais non l'institution elle-même. (Adv. Marcionem, i, 29.) Ce passage d'im livre publié en 208 montre que Tertullien s'était quelque peu corrigé des exagérations auxquelles l'avaient entraîné naguère les ardeurs de la controverse.

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temps étaient iimuvais : le cliristiaiiisme, persécuté par les Césars, subissait une épreuve terrible; mais le Sauveur n'avaitil pas prédit que la lutte serait l'état normal de l'Église? n'avait-il pas dit qu'il était venu apporter le glaive, et non la paix? Quelque violente qu'elle fût, ropposition du monde païen ne pouvait être envisagée avec raison comme un pronostic des derniers temps. La méprise de TertuUien sur ce point devrait servir d'avertissement à ceux (jui avancent avec trop de légèreté des propositions du même genre. A tous les moments criti(iues dans l'histoire de l'Église, il s'est trouvé certains esprits qui, frappés des progrès du mal, se sont imaginé que le monde touchait à sa tiu. Interpréter l'Apocalypse sans règle sûre, voir l'Antéchrist dans tel ou tel personnage vivant, voilà le procédé familier à cette classe de prophètes qui s'est prolongée jusqu'à nous. Car, aujourd'hui encore, nous ne manquons pas de ces prédictions sinistres qui nous placent à la veille du dernier combat entre le bien et le mal. Or, pour vous exprimer toute ma pensée à cet égard, je ne crois nullement le genre humain aussi avancé dans ses destinées terrestres que le supposent ces abréviateursdeladurée du monde : la situation religieuse et morale des peuples ne leur donne pas plus raison à notre époque qu'à celle de TertuUien. Au contraire, tout porte à présumer que Dieu réserve encore à l'Église de longs siècles de triomphes, et par conséquent de luttes. Peut-on admettre que le grand fait de la rédemption ait déjà produit dans l'humanité tous les résultats qu'elle doit en obtenir? Le royaume de Dieu est-il étendu à toute la terre ? N'y a-t-il pas des centaines de millions d'hommes auxquels la lumière de l'Évangile n'est pas encore parvenue? N'est-ce pas la plus faible partie du globe, le continent européen, qui jusqu'à présent a servi de théâtre au mouvement

chrétien ? Qu'est-ce qui autorise à limiter ainsi l'avenir du christianisme et la fécondité du plan divin? Si l'on voulait développer cette matière, les considérations ne feraient point défaut; mais je n'ai d'autre intention que de montrer, par l'exemple de Tertullien, qu'il y a de la témérité à vouloir circonscrire la sphère d'activité du genre humain par des suppositions qui n'ont aucun caractère de vraisemblance. De pareilles tentatives ont été funestes à d'autres époques; elles n'offrent pas un moindre danger de nos jours, parce qu'elles paralysent les forces de l'intelligence et de la volonté, et qu'elles ouvrent la porte à ce quiétisme indolent qui ne demanderait pas mieux que de se tenir les bras croisés pour s'en remettre à la Providence du soin d'arranger toute seule les choses de ce monde. Il y a des esprits qui ne savent pas se familiariser avec cette idée, que la vérité puisse être combattue : toute victoire partielle et momentanée du mal sur le bien les décourage, et les porte à se figurer que l'Antéchrist est aux portes et que les étoiles vont tomber du ciel. Mais, Messieurs, la lutte est la condition même de l'Église, qui, pour ce motif, s'appelle militante : or, partout oii il y a lutte, on peut s'attendre à des alternatives de revers et de succès. L'antichristianisme est en voie de recrudescence, j'en conviens; mais il n'est pas né dans notre siècle, il côtoie l'Église depuis son origine, sous une forme ou sous une autre, et rien n'indique qu'il soit à la veille d'amener cette défection générale qui doit précéder la fin des temps. Grâce à Dieu, le bien triomphe sur beaucoup de points, et il lutte avec avantage sur tous les autres. Ce n'est pas être dupe d'un optimisme trop facile à contenter, que de croire qu'il existe pour l'Église, à l'âge historique oii nous sommes arrivés, des éléments d'avenir et de progrès vraiment merveilleux, et cela dans T. n. 8

ll« CONTROVERSE

toutes les parties du monde. Bref, à ceux qui trouvent que riiumanité est vieille, on peut répondre, à égal droit, qu'elle est relalivement jeune; il leur serait même difficile de prouver que nous sommes plus rapprochés de la fin que du commencement.

Nous nous sommes arrêté à l'opinion de Tertullien sur la proximité de la fin du monde, parce qu'elle sert à expliquer son penchant pour les doctrines montanistes. En partant de cette idée, on n'a pas de peine à se rendre compte de son aversion pour les devoirs et les relations de la vie sociale : il ne conçoit pas plus la possibilité d'un État chrétien, qu'il n'admet pour un disciple de l'Évangile le désir de revivre dans une postérité. Vous comprenez, Messieurs, que l'P^glise devait s'élever avec force contre de pareilles tendances. Sur la question des secondes noces, en particulier, les adversaires de l'impétueux écrivain avaient une réponse toute prête : il ne vous est pas loisible d'envisager comme un crime ce que saint Paul permet à différentes reprises. On n'imagine pas quels tours de force exécute l'auteur du traité de la Monogamie pour se tirer de ce mauvais pas. Tantôt il avance que l'apôtre n'a fait qu'émettre l'avis d'un homme prudent, et par suite que cette indulgence à l'égard des secondes noces n'a pas la valeur d'une déclaration divine. Tantôt il prétend que saint Paul restreint la permission à ceux qui, surpris par la foi dans un premier mariage, en contractent un second après leur conversion : ce dernier est en réalité le premier, parce que la vie ne commence qu'avec la foi. Sophisme indigne d'un esprit sérieux, car il est impossible d'y voir autre chose qu'une confusion maladroite de la vie naturelle avec la vie de la grâce! Enfin, le moraliste réformateur ne craint pas de recourir au système d'accommodation, en soutenant que saint

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Paul n'a permis les secondes noces qu'à cause de la nécessité des temps, pro conditione temporum; mais que cette faculté temporaire vient d'être retirée par le Paraclet, dont Montan est l'organe. Et pourtant, d un autre côté, il affirme que la discipline dont il se constitue le défenseur n'est pas une nouveauté '. Ce qu'il y a de plus clair dans ce tissu de contradictions, c'est que Tertullien est visiblement embarrassé : avec toute la souplesse de son esprit, il en est réduit à imaginer des expédients pour éluder un raisonnement dont il sent la force.

Et voyez, Messieurs, comme une erreur en appelle une autre. Pour défendre son sentiment, Tertullien se laisse entraîner à des propositions qui renferment au moins une équivoque dangereuse. Ses adversaires lui disaient : Saint Paul exclut du sacerdoce ceux qui ont été mariés plus d'une fois; donc, en restreignant la défense à quelques-uns, il étend la permission à tous les autres. Vous ne devineriez pas la réponse du fougueux polémiste. Est-ce que par hasard, s'écrie-t-il, tous les laïques ne seraient pas prêtres? N'ont-ils pas en eux-mêmes le droit du sacerdoce, et par conséquent ne doivent-ils pas en observer la discipline ? Là oii trois fidèles sont rassemblés, quoique laïques, il y a une Église ^. Assurément, il serait peu juste de vouloir imputer à Tertullien une hérésie qui est loin de sa pensée. Dans le sens large et impropre du mot, on peut dire que tous les fidèles sont prêtres, comme participant au sacerdoce par le droit qu'ils ont d'en exercer quelques fonctions en cas de nécessité, par leur consécration à Dieu et leur communauté d'intention avec ceux

1. De Exhort. cast., m, iv ; — de Monog., w, — de Monog., xiv ; — de Monog., u.

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