De Jejuviis, wi. xvii
SLK LA DISCIPLIMO P É N I T E ?(TI AlU E. 145
montaiiiste épuise contre eux tous les traits de la calomnie. Et pourtant. Messieurs, jusque dans cette pièce trempée de Jiel et de colère, on retrouve le sentiment héroïque qui animait le panégyriste du martyre. Il s'appuie sur les conditions et les besoins de l'Église opprimée pour justifier un redoublement de rigueur dans la discii)line. Épictète devenu chrétien eût peut-être tenu ce langage stoïque, dont les circonstances excusent la dureté :
« C'est à l'école de l'abstinence que le chrétien apprend à supporter la prison, à endurer la faim et la soif, à mépriser les privations et les inquiétudes de tout genre, alin de pouvoir entrer dans les cachots tel qu'il en sortira, c'est-à-dire d'y entrer non pour subir une peine, mais pour obéir à la discipline, martyr de son devoir, plutôt que victime du siècle qui le torture. Ainsi familiarisé avec la douleur, il marchera au combat avec plus d'assurance, n'ayant plus assez de chair pour fournir matière aux tourments : renfermé dans l'aride cuirasse de sa peau, il n'otfrira aux ongles de fer qu'une corne insensible, parce qu'il s'est déchargé précédemment de son sang, comme d'une entrave à la liberté de 1 ame, qui, elle aussi, a pris les devants, et vu souvent la mort de près dans les macérations du jeûne... Non, la maigreur ne nous déplaît point. Dieu ne donne pas plus la chair au poids, qu'il ne donne l'esprit par mesure. Que dis-je? Une chair amaigrie passera plus facilement par la porte étroite du salut; une chair allégée ressuscitera plus promptement ; une chair desséchée résistera davantage dans le tombeau. Que les athlètes et les lutteurs des jeux Olympiques s'engraissent, à la bonne heure! C'est à eux que convient le luxe de la chair, parce qu'ils ont besoin de forces, quoique cependant ils se fortifient, eux aussi, par l'abstinence. Quant à nous, autres
sont nos forces, autre notre vigueur, autres nos combats ^ » Ces paroles expliquent le rigorisme de Tertullien, si elles ne le justilient point. En face des persécutions qui menacent l'Église, le prêtre de Carthage ne voit dans la vie chrétienne qu'une préparation au martyre. Partant de ce principe, il recommande aux fidèles les macérations de la chair comme un apprentissage du supplice que le monde leur réserve. Aussi bien un corps exténué parle jeûne serat-il plus capable d'endurer la souffrance à laquelle la maigreur n'offre plus que peu de prise. C'est dire assez, Messieurs, que ces maximes, inspirées par les besoins d'une situation tout exceptionnelle, ne sauraient devenir une règle de conduite applicable à tous les temps. Sans doute la mortification des sens est un pré* cepte de la loi évangélique, mais encore la prudence chrétienne nous oblige-t-elle à y mettre de la discrétion. En regardant « tous les aliments, de quelle manière et à quelque heure qu'on les prenne, comme un véritable poison » ', Tertullien et les montanistes dépassaient toute mesure. L'Église n'aurait pu tolérer un pareil langage, pas plus qu'il ne lui était possible d'abdiquer son pouvoir disciplinaire entre les mains de quelques illuminés qui prétendaient, sur la foi d'une inspiration particulière, imposer aux fidèles un joug insupportable. L'éloquence et le génie devenaient impuissants à dissimuler les dangers d'une thèse qui méconnaissait le véritable esprit de l'Évangile et portait une grave atteinte à la constitution de l'Église.