‹ TertullienChapitre 77 sur 237 · VINGT-SIXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-SIXIEME LEÇON

Uae fantaisie d'artiste. — Le traité du Manteau. — Tertullieu se justifie d'avoir quitté la toge. — Ton et caractère de la pièce. — Analogie avec les exercices de rhétorique ou les déclamations du temps.— L'Apologie d'Apulée. — Le discours de Dion Chrysostome sur le costume. — Valeur des motifs allégués par Tertullien. - Jugement de Malebranche sur le traité du Manteau.

Messieurs^

Si les malheureuses controverses que nous venons d'étudier ont laissé sur la mémoire de Tertullien une tache ineffa^ cable, du moins cette impression pénible est-elle affaiblie par le souvenir des services éclatants que le prêtre de Carthage a rendus à l'Église en combattant les hérésies. Siparé des catholiques sur des points qu'il regardait comme de simples questions de discipline, le grand athlète de la foi va retrouver, en face d'adversaires communs, toute la vigueur et la fermeté de son esprit. Mais, avant de le suivre dans cette partie si brillante de sa carrière, nous allons nous reposer quelques instants au milieu d'une pièce qui, pour la gravité du sujet, forme un singulier contraste avec les matières traitées jusqu'ici. En place des plus importants problèmes de l'ordre moral, il s'agit uniquement, dans la composition dont je parle, d'une coutume indifférente par elle-méraej d'une mode à la défense de laquelle l'Évangile n'était guère

148 l,i: ÏH.VITK DU MANTEAU.

iiitéresst', Iraiichoiis le mot, d'iiii cliaiigcniont d'iiabit. C'est vous dirt! assez (juele traité de Pallio, ou du Manteau, est u\\ pur jeu d'esprit, une fantaisie d'artiste, qui mériterait peu l'attention si le spirituel écrivain n'avait su y répandre, à côté d'une vaste érudition, ces traits piquants et cette verve satirique dont ses ouvrages nous ont otiert tant d'exemples. Quehjue but qu'il se soit proposé d'atteindre par cette production légère, où éclate d'un bout à l'autre une raillerie si vive et si franche, on peut affirmer que rien n'était plus propre à faire diversion aux âpres querelles qui venaient de traverser sa vie.

TertuUien avait quitté la toge pour le manteau, l'habit ordinaire des Carthaginois pour le vêtement particulier aux philosophes et aux ascètes. Dans quelle année faut-il placer ce changement de costume ? Il est impossible de le détermi-ner avec certitude, en l'absence de renseignements positifs. Nous savons bien <(ue le traité du Manteau remonte à l'époque où Caracalla et Géta avaient déjà reçu de leur père la dignité d'Auguste, c'est-à-dire vers l'année 208* : mais rien ne prouve que le prêtre de Carthage n'eiit adopté depuis longtemps le vêtement dont il veut justifier l'usage. Sauniaise, dont la savante critique a tant contribué à éclaircir certains passages de cet opuscule, pense que TertuUien adopta le manteau à son entrée dans les ordres; et, par le fait, cet écrivain appelle le pallium un vêlement sacerdotal^; mais, par la même raison, on pourrait conclure qu'il prit ce costume aussitôt après sa conversion au christianisme, car il félicite \e pallium d'avoir été choisi pour liabit par des chré-

1. De Pallio, ii. » Piaeseutis iiuijfiii, triplex virtus. Dfo toi Angiistis in luium invente. ><

2. Ibid.. IV. » Sacerdos sufjfgeslus, /jowr sacerdotalis oruatus. »

UNE FANTAISIE DAKTISTE. 14y

tiens'. J'aime mieux supposer que le changement en question a coïncidé avec une époque où Tertullien, résolu de mener un genre de vie plus austère et plus retiré qu'auparavant, voulut imiter les ascètes chrétiens jusque dans l'habillement qui leur était propre. Telle est, en effet, la signification particulière qu'il prête au choix du manteau dans tout le cours du traité, comme nous allons le voir; or, ni sa conversion au christianisme ni son élévation au sacerdoce n'appelaient d'elles-mêmes l'adoption d'un régime que je comparerais volontiers. à ce qui est devenu plus tard l'état monastique.

Il parait que, dans la capitale de l'Afrique, quelques hommes désœuvrés avaient eu assez de loisir pour s'occuper du costume de Tertullien, et pour en faire la critique. Afin de calmer leur humeur railleuse, le philosophe chrétien commence par établir que ce manteau, qui leur semble une nouveauté, est tout simplement l'ancien costume des Carthaginois, tandis que la toge est d'importation romaine. Vous allez juger. Messieurs, du ton de la pièce par cet exorde, où chaque mot est une ironie :

« Hommes de Carthage, de tout temps maîtres de l'Afrique; aussi illustres par votre antiquité qu'heureux dans votre nouvel état, je me réjouis que vos jours soient assez prospères pour vous laisser le loisir et l'agrément de critiquer des habits. Ce sont là des fruits de la paix et de l'abondance. Du côté de l'empire et du ciel, tout va bien. Cependant, avouez-le, vous n'avez pas toujours été vêtus de la même façon. Autrefois, vous portiez des tuniques que recommandaient la finesse de leur trame, l'harmonie de leurs couleurs cl la justesse de leurs formes. En effet, elles ne dépassaient

I. ]JC Paliio. VI. K\ i|iin olu'isli.iiiiiuj vcsluv c'iepi.^li. ••

T. II. Kl

loi) TRAITÉ DU MAÎSTEAU.

point les jambes, et ne s'arrêtaient pas non plus, contre la bienséance, au-dessus des genoux ; elles ne serraient pas trop le bras, laissaient les mains libres et n'exigeaient pas de ceinture pour diviser les plis; enfin, grâce à leur exacte symétrie, elles allaient riierveilleusement aux hommes. Quant au manteau, ou à l'habit extérieur, il avait également quatn; angles, se rejetait d'un côté ou de l'autre, se plissait autour du cou, et reposait sur les épaules, retenu par une agrafe. Il ressemblait à celui que portent aujourd'hui les prêtres d'Esc u* lape, devenu vôtre. Ainsi s'habillait dans le voisinage Utique, votre sœur ; de même les Tyriens sur les autres points de l'Afrique. Mais quand l'urne des destins du monde eut varié et que Dieu se fut prononcé pour les Romains, la cité votre sœur se hâta spontanément de changer de costume, pour saluer Scipion sous les livrées du maître, aussitôt (|u'il aborderait, se faisant ainsi Romaine avant l'heure. Quant à vous, la toge vous fut offerte après d'injurieux bienfaits, comme à des v-aincus qui avaient perdu leur vieille indépendance, mais non toute gloire.... Hélas ! que cette toge a parcouru de pays ! Elle est allée des Pélasges aux Lydiens, des Lydiens aux Romains, pour passer des épaules du peuple le plus illustre sur celles des Carthaginois. Depuis ce moment-là, vous portez une tunique plus longue, avec une ceinture qui la retient à volonté ; vous soutenez par étage l'immense robe qui vous enferme dans le cercle de ses plis, sans compter les suppléments que réclament votre condition, votre dignité, ou la saison ; et, malgré cela, vous vous mettez à montrer au doigl ceux qui portent le manteau, oubliant qu'il a été de tout temps votre vêtement habituel. Un pareil défaut de mémoire ne me surprend pas *. »

Page 1