‹ TertullienChapitre 81 sur 237 · DePallio, v · texte numérisé non relu

DePallio, v

1>K KAMAISIK n'ARTISTR. 157

Voilà, Messieurs, (U\s raisons plus convaincantes, en faveur du manteau, que les transformations de la nature et les vicissitudes des empires: et, hien que l'expérience ne nous permette pas d'en apprécier la solidité, on ne saurait en contester la convenance, ni Tà-propos. Au fond, les Carthas^inois en voulaient moins au costume qu'à la profession de ceux t(ui le portaient. C'est ce qu'avait fort bien compris Dion Ghrysostome dans une occasion toute semblable. Il nous reste du recteur grec une pièce analoç:ue à l'opuscule de Tertullien sur le Manteau^. Dans ce discours, intitulé: du Costume, Dion se demande pourquoi le manteau de philosophe est en butte aux railleries du vulp^aire. « Personne, dit-il, ne s^étonne de voir le matelot, le laboureur, le berger, le cabal'ctier même porter 1 habit de leur condition. Il n'y a que le philosophe qui ne puisse se montrer avec le costume de son état sans qu'on s'occupe de lui pour le tourner en ridicule. Pourquoi cela? La raison en est toute simple. Ni le laboureur ni le berger ne gênent qui que ce soit dans sa conduite: on ira pas à craindre d'être réprimandé par eux. Au contraire, le pallinm indique un homme qui fait profession de dire la vérité à tout le monde, d'exhorter à la vertu, de n'épargner au vice ni blâme ni reproche. Yoilà pourquoi le manteau de philosophe déplaît à des gens qui croient y voir la critique indirecte de leurs mœurs-. » J'ignore si Tertullien avait lu le discours de Dion Ghrysostome; mais il reproduit la même idée sous une forme plus oratoire, en faisant parler le manteau, par un de ces mouvements dramatiques qui donnent tant de vie à son stvle :

). ricp't To5 i:-/f,|jiaaô?, do Hnbilu. Discours lxmi. étlit. «If Pari-;. ]"():;, 1. Ibid.. p. o:](i,

iîî8 LE TRAITl': DU MANTEAT".

« Lors même que le don de la parole lui fait dfîfaut ou qu( la timidité arrête sa voix, la philosophie parle par sa vi( seule, et le manteau lui-même est une éloquence. Voir le phi losophe. r/est l'entendre. Je fais rougir le vice qui me ren contre. Qui ne se sentirait ému à l'aspect de son adversaire j Qui pourra me nuire par ses regards, quand il ne le peut pa; môme dans son esprit? Certes, ils sont grands les bienfaits du manteau, puisqu'à son souvenir les mauvaises mœurf sont obligées de rougir \ »

Pour des hommes comme les Carthaginois, qui ne rêvaieni que négoce et affaires, le vêtement des philosophes et des ascètes était l'indice d'une vie inutile au monde. Voici ce qu( répond le manteau, ou plutôt celui qui le porte :

« Pour moi, dit-il, je ne dois rien au forum, au Champ dt Mars, au Sénat : je ne veille pour aucun office ; je ne m'empare d'avance d'aucune tribune, je ne fréquente nulle audience des prêteurs; je ne respire point l'odeur des canaux; je ne m'approche de la barre d'aucun tribunal; je n'enfonce pas les bancs des juges ; je ne trouble pas le cours de la justice; je ne plaide pas avec fracas; je ne suis ni soldat ni juge : je vis en dehors du peuple. J'ai assez à travailler en moi-même; mon unique affaire, c'est de n'en avoir pas... Toutefois il me sera permis, à moi aussi, d'être utile au monde. A chaque coin de rue, devant chaque autel, j'ai coutume de proposer pour les mœurs des remèdes plus propres que ton activité à procurer le bien-être aux républiques, aux cités et aux empires... Outre la philosophie, je possède encore d'autres arts utiles au public. Je suis porté par celui qui enseigne les premières lettres, par celui qui assouplit la voix de l'enfant,

■1. De Pallio. vi.

INE FANTAISIE D'ARTISTE. |."i9

par colui qui trace sur le sable les premiers chiftres, par le j-Tammairieii, par le rhéteur, par le sophiste, par le médecin, par le poète, par le musicien, par celui qui observe les astres ou le vol des oiseaux. Tous les arts libéraux s'enveloppent dans mes quatre an2;les. Sans doute, ils ne viennent qu'après les chevaliers romains, mais aussi toute la honteuse engeance des maîtres d'armes et des gladiateurs marche-t-elle sous la toge. Eh bien I y a-t-il encore quelque déshonneur à quitter la toge pour le manteau ? voilà ce que dit le manteau pour sa défense. Quant à moi, je vois pour lui un autre honneur dans l'usage qu'en font une société et une discipline établies de Dieu. Réjouis-toi, pallium, et tressaille d'allégresse ; une philosophie meilleure t'a jugé digne d'elle, depuis que tu as commencé de revêtir un chrétien'. »

C'est par ce beau trait que TertuUien conclut son parallèle entre la toge et le manteau. Gomme je le disais en commen» cant, on se tromperait fort en cherchant dans cette pièce autre chose qu'une fantaisie d'artiste, une amplification ingé» nieuse sur un thème qui permettait à l'auteur de déployer son talent d'écrivain et son érudition. Ces exercices de rhétorique ou ces déclamations étaient trop usités dans la littérature profane du temps, pour qu'il faille s'étonner d'en trouver un exemple parmi les œuvres du prêtre de Carthage. Vous avez dû remarquer, en effet, que le traité de Pallio s'adresse aux païens, ce qui confirme le rapprochement que lïous avons établi entre cet opuscule et les compositions analogues d'Apulée et de Dion Chrysostome. Si Malebranche avait mieux tenu compte du milieu où vivait TertuUien, il se serait exprimé avec moins de sévérité dans une page que vous me

i. De Pallio. v. vi.

l"!" 1. 1: TRAITK ni M.VMT.Al'.

permettrez de vous lire, et (|ui d'ailleurs reiircrinc (fnelques observations tort justes :

« Tertiillien était, à la vérité, un honnne d'une profonde érudition, mais il avait plus de mémoire que de jugement, plus de pénétration et d'étendue d'ima.^ination que de pénétration et d'étendue d'esprit. On ne peut douter enfin qu'il ne fût visionnaire dans le sens que j'ai expliqué auparavant, cl qu'il n'eût presque toutes les qualités que j'ai attribuées aux esprits visionnaires. Le respect qu'il eut ])our les visions de Montanus et pour ses prophétesses est une preuve incontestable de la faiblesse de son jugement. Ce l'eu, ces emportements, ces enthousiasmes sur de petits .sujets, marquent sensiWement le dérèglement de son imagination. Combien de mouvements irréguliers dans ses hyperboles et dans ses figures! combien de raisons pompeuseset magnifiques, qui ne prouvent que par leur éclat sensible, et qui ne persuadent qu'en étourdissant et qu'en éblouissant l'esprit ' ! «

Étendue à tous les ouvrages de TertuUien, cette appréciation manquerait d'exactitude. Certes, l'auteur du traité des Prescriptions n'avait pas le jugement faible, quoi qu'en dise Malebranche. C'est dans le caractère du prêtre de Carthage. plutôt que dans les défauts de son intelligence, qu'il faut chercher la source de ses erreurs. En voulant tout réduire à un manque d'équilibre entre l'imagination et le jugement, le célèbre Oratorien néglige les causes morales qui ont tant d'influence sur la conduite des hommes. Nous l'avons vu, sauf (juand la passion l'égaré, TertuUien fait preuve d'une sûreté de coup d'œil qui l'abandonne rarement ; et son naturel impétueux, son penchant au rigorisme, expliquent bien mieux

1, Rechprrhv de la rérifô. liv. II. :!* part., di.iii. m.

im: fantaisie d'ahtisti:. 161

l«'^ c\cèb de langage auxquels il s'est laissé emporter. Cette observation laite, je souscris volontiers à la critique de Malebranche relativement à certaines parties du traité de Pallio : c'est le lilâme même (|ue nous énoncions tout à l'heure :

« A quoi sert, par exemple, à cet auteur, ([ui veut se justiiier d'avoir pris le manteau de philosophe au lieu de la robe ordinaire, de dire que ce manteau avait autrefois étéen usage dans la ville de Carthage? Est-il permis présentement de prendre la toque et la fraise, à cause que nos pères s'en sont servis? et les femmes peuvent-elles porter des vertugadins et des chaperons, si ce n'est au carnaval, lorsqu'elles veulent se déguiser pour aller en masque?

« Que peut-il conclure de ces descriptions pompeuses et magniliques des changements qui arrivent dans le monde, et (jue peuvent-elles contribuer à sa justification ? La lune est différente dans ses phases, l'année dans ses saisons, les campagnes changent de face l'hiver et lété ; il aiTive des déborflements d'eau qui noient des provinces entières, et des tremblements de terre qui les engloutissent ; on a bâti de nouvelles villes; on a établi de nouvelles colonies; on a vu des inondations de peuples qui ont ravagé des pays entiers; enfin, toute la nature est sujette au changement, donc il a eu raison de (|uitter la robe pour porter le manteau ! Quel rapport entre ce qu'il doit prouver, et entre tous ces changements et plusieurs autres qu'il recherche avec grand soin et qu'il décrit avec des expressions forcées, obscures et guindées? Le paon se change à chaque pas qu'il fait, le serpent entrant dans quelque trou étroit, sort de sa propre peau et se renouvelle; donc il a raison de changer d habit! Peut-on de sang-froid el de sens rassis tirer de pareilles conclusions? et pourrait-on

Itii LhJ THAITi; Li MAMtAL'.

les voir tirri' sans (!ii rire, si cet auteur n'étourdissait et m troublait l'esprit de ceux qui le lisent* i »

Assurément, si l'opuscule sur le Manteau, au lieu d'êtrt un brillant jeu d'esprit, avait le caractère sérieux d'une pièce didactique, il mériterait d'un bout à l'autre les reproches que lui adresse l'auteur de la Recherche de la vérité; mais une pareille censure n'est-elle pas trop anière, lorsqu'il s'agit d'une œuvre de fantaisie? On sait que Malebranche, écrivain plein d'imagination, aimait à déprécier une faculté qu'il possédait à un si haut degré : ce (jui a permis de dire que, chez lui, l'imagination avait travaillé pour un ingrat. De même, lorsqu'il répète, après Saumaise, que Tertullien a fait tous ses efforts pour se rendre obscur et incompréhensible, il excède la mesure, et sa criti(|ue devient exorbitante. On ne saurait nier (]ue le traité de Pallio n'ait beaucoup exercé la patience et la sagacité des commentateurs; mais les difficultés qu'on éprouve à le comprendre dans ses détails tiennent surtout à la nature du sujet. Est'il étonnant qu'une dissertation sur le costume des peuples anciens conserve pour nous quelque obscurité, et que lesens des mots techniques employés autrefois puisse nous échapper à une si longue distance? Pour expliquer le fait, il n'est ni nécessaire ni juste de conclui'e que l'auteur travaillait à n'être pas compris. Ce seraitj sans nul doute, pencher vers une indulgence excessive, que de faire à Tertullien un mérite de son défaut de clarté; et Balzac me semble avoir employé l'une de ces hyperboles dont il se montrait si prodigue, lorsqu'il disait : « J'ai trouvé dans les écrits de Tertullien cette lumière noire dont il est parlé dans tm ancien poète, et je regarde avec autant de plaisir son obs-

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