‹ TertullienChapitre 100 sur 561 · Eus., H. E., V, I, 5 et s · texte numérisé non relu

Eus., H. E., V, I, 5 et s

chrétiens : on les torture et ils avouent tout ce qu'on veut. Nous songeons immédiatement que nous avons déjà vu cette histoire d'esclaves chez Pline. Les esclaves de Bithynie n'avouent pas, ou du moins leur aveu est plus qu'une Justification, c'est un éloge superbe de la foi chrétienne, qui est la leur ; ceux-ci chargent leurs maîtres, mais ils sont païens. Sans doute, il n'est pas impossible que le Légat de Lyonnaise ait fait torturer des esclaves ; leur témoignage n'était pas juridiquement probant, mais, vu la nature intime et pour ainsi dire domestique, des crimes reprochés aux accusés, il était naturel qu'on y recourût tout de même. Il n'est pas non plus impossible que les chrétiens eussent encore des esclaves païens; cela prouverait simplement qu'ils n'étaient pas dans le pays depuis assez de temps pour avoir pu y faire beaucoup de propagande; mais comment ne pas remarquer combien cette qualité de païen arrive à propos pour expliquer et excuser en quelque sorte la trahison mensongère de ces malheureux? 11 demeure d'ailleurs étrange que les chrétiens de Vienne et de Lyon, qui forment déjà, si nous en croyons la Lettre, une petite Eglise assez compacte, n'aient pas su convertir leurs esclaves. En général, les hommes de condition servile acceptaient sans difficulté une foi qui les rapprochait de leurs maîtres. Je vois donc encore quelque chose de suspect en tout cela et j'y crois reconnaître une sorte de parenté inquiétante avec la lettre de Pline : c'est comme un arrangement différent de détails analogues.

Je ne pense pas qu'il y ait grand chose à reprendre dans tout le récit du martyre de Sanctus et de Pothin, non plus que dans celui des souffrances d'Attale ; nous y trouvons certes beaucoup de cris et de violences; le gouverneur s'y montre faible et passionné, peutêtre avec quelque exagération; mais, en définitive, il peut être l'un et l'autre ; la poussée populaire paraît très forte et la plupart des inculpés sont évidemment des humiliores sans défense. Lorsqu'au milieu d'eux il se découvre un citoyen romain, le gouverneur — toujours comme Pline — et un peu tard, de même que lui, écrit à l'Empereur pour lui demander ce qu'il faut faire. Marc-Aurèle répond en laissant parler Trajan; nous n'avons qu'un résumé de son rescrit, mais il ne semble pas qu'il contienne autre chose que la réponse à Pline. Pourquoi l'Empereur ne fait il pas mention de son premier édit, de celui qui est au Digeste} Pourquoi ne nommet-il pas Trajan, qu'il ne peut copier sans le savoir? Nous l'ignorons. Reproduit-il, d'ailleurs, exactement le rescrit de son devancier, ou se contente-il d'en extraire la substance? Ajoute-t-il quelque instruction complémentaire? Nous n'en savons rien non plus.

Jusqu'à l'arrivée de la consultation impériale, on avait laissé tout le monde en prison, chrétiens fermes dans la foi et renégats, ce qui laisserait croire qu'il ne s'agissait que de crimes de droit commun ', dont le renoncement au christianisme n'innocentait pas les inculpés; le rescrit de Marc-Aurèle change la position de la question. Ses ordres sont exécutés : on coupe la tête aux citoyens chrétiens et récalcitrants, sauf à Attale, qui est torturé pour faire plaisir au peuple \ Voilà encore une difficulté : c'est à propos de cet Attale que le Légat hésitant s'est adressé à l'Empereur '' et c'est pour lui seul que la loi est violée.

Je ne vois plus guère qu'un point obscur et c'est sans doute à lui que songe Havet quand il dit que la lettre est pleine de considérations et de leçons, qui se rapportent à l'Eglise du temps de S. Cyprien bien plus qu'à celle de l'époque de Marc-Aurèle '' : il s'agit du rôle des martyrs qui travaillent à faire revenir les faillis et y réussissent. Ils se comportent comme des privilégiés dans la foi, qui apaisent, intercèdent, prêchent la concorde, l'union et la paix, mais demeurent humbles, modestes et indulgents, comme s'ils voulaient d'avance donner une leçon aux orgueilleux martyrs qui irriteront si fort S. Cyprien \ La leçon est même tellement accentuée qu'elle donne l'impression du fait exprès ; la relation est, au premier abord, évidente avec les préoccupations de l'Eglise du troisième siècle; elle n'autorise pourtant à aucune conclusion définitive, car il se peut, après tout, que la question des lapsi se soit posée à Lyon, en 177, sous la forme que nous révèle la Lettre.

Je résume les doutes qui me semblent s'élever contre l'authenticité de ce document et qui ressortent de son texte même : aucune des objections n'est sans réplique, mais toutes se soutiennent l'une l'autre assez bien.

1° Les circonstances, en quelque sorte officielles, parmi lesquelles se développe l'affaire sont impossibles à préciser.

2° Il existe, entre plusieurs incidents essentiels de cette affaire et certains détails frappants qui nous sont relatés par la lettre de Pline, des rapports tels qu'on serait porté à leur attribuer une origine commune.

3° Il y a, dans le récit, une volonté marquée avec insistance de bien préciser le rôle des martyrs par rapport aux faillis, ce qui paraît

1. Voy. d'ailleurs l'insistance des martyrs pour se justifier des accusations horribles dont ils sont l'objet : Eus, H. E.,W, 1,14; i5; 19; 25 et s.; 33 ; 52.

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