‹ TertullienChapitre 112 sur 561 · Voy. particulièrement ApoL, i et 7, et suiv · texte numérisé non relu

Voy. particulièrement ApoL, i et 7, et suiv

' 3. Aube, op. cit., p. 2o3 et n. i se prononce pour la date 200. 4. Harnack, G. A. C. L., II, p. 3i6, place les martyrs de Scillî en 180.

pas sous le règne de Commode. Notre ignorance des noms des martyrs ne prouve rien quant à leur nombre; cependant Tertullien ne dit pas qu'il ait été très grand et lui-même ne fut pas inquiété. Les procès reprirent certainement avec plus de violence vers 202 ; c'est alors qu'eut lieu l'affaire de Sainte Félicité et de Sainte Perpétue. Puis, après une légère accalmie de quelques années, la situation des chrétiens redevint tout à fait pénible dans toute la région; c'est du moins l'impression que nous donne VAd Scapulam. Faut-il voir, dans ce renouveau de supplices et d'inquiétudes, une conséquence de l'édii de 200? Tertullien n'en dit rien et, pas un seul instant, il n'a l'air de croire que l'Empereur puisse être ^pour quelque chose dans les épreuves de la foi. C'était a.uxpraesides qu'il s'adressait dans V Apologétique, c'est au praeses Scapula qu'il s'adresse maintenant ; il lui demande de ne pas persécuter comme s'il dépendait uniquement de lui de le faire ou de ne pas le faire. Prendrait-il cette peine et affirmerait-il ce pouvoir si la volonté propre de Scapula était réellement contrainte par un édit impérial ? Tout au plus, est-il possible de voir une allusion à la volonté suprême de l'Empereur dans quelques mots de VAd Scapulam \ Après avoir adjuré Scapula de prendre pitié de sa province et de lui-même, Tertullien ajoute qu'il doit songer à son vrai maître. Dieu; ceux qu'il croit ses maîtres sont mortels, n'étant que des hommes. Il est incontestable qu'il y a quelque chose d'inquiétant à voir paraître, comme dernier argument, cette opposition suprême entre le souverain et Dieu ; il est naturel d'en conclure qu'ils ne sont point alors parfaitement d'accord et que Scapula ilpeut craindre, en obéissant au second, de ne pas être agréable au [premier. La difficulté est certaine. Je ne crois cependant pas qu'elle suffise à modifier l'impression d'ensemble que donne VAd Scapulam et à prouver que le gouverneur exécute un édit de Sévère. Je proposerais l'interprétation suivante : il est clair que ni Scapula, ni \e praeses de la Legio, ni celui de Maurétanie ne poursuivent les chrétiens sans que Sévère le sache et, partant, sans qu'il le veuille bien ; Tertullien peut donc supposer que Scapula craint de déplaire à l'Empereur en protégeant les chrétiens, sans que cependant l'Empereur ait rendu contre eux un édit spécial, sans que même la persécution soit due à son initiative. La discrétion avec laquelle Tertullien effleure cette idée, pour montrer à Scapula son devoir d'homme placé devant Dieu, en face de ses scrupules de magistrat placé devant le prince, me serait la preuve que l'apo-

I. Ad Scap., 5., in fine : Magistrum neminem habemus nisi Deum solum. Hic ante te est nec abscondi potcst, scd cui nihil facerc possis caetcrum quos putas tibi magistros homines sunt et ipsi morituri quandoquc.

logiste veut absolument ne pas mettre l'Empereur en cause tant qu'il ne s'y met pas lui-même. D'autre part, il ne semble pas que Tertullien ait été inquiété par Scapula; il tombait pourtant sous le coup de redit de 200, moins qu'Origène sans doute, mais encore assez pour en être atteint. Il faut donc croire que ce n'est pas cet édit qui a suscité les persécutions d'Afrique, ni celle de 197 — naturellement — ni celle de 202, ni celle de 211, qui se ressemblent assez, semble-t-il, dans leurs causes comme dans leurs effets.

Concluons : il n'y a pas eu sous Sévère de persécution générale de l'Eglise : il y a eu des violences locales, sorties de mouvements populaires, de calomnies, d'initiatives privées ou de volontés souveraines de gouverneurs ; il n'y a pas eu d'intervention directe du pouvoir central. L'édit de 200, rapporté par Spartien, en supposant que cet auteur ne se soit pas simplement trompé, n'a pas du tout la portée d'un édit de persécution ; rien ne prouve qu'il n'ait pas été rendu, mais il n'a certainement pas eu le sens qu'on s'est habitué à lui prêter. Comme sa cause précise et sa portée exacte nous échappent, mieux vaut s'abstenir d'hypothèses que de les faire gratuites. Il paraît évident que la situation officielle des chrétiens, sous Sévère et Caracalla, ne changea pas; elle fut pratiquement moins bonne que sous les Antonins, parce que leur nombre croissant rendit plus fréquents les conflits entre eux et les païens. Le mot de Tertullien, sicut a primordio mandatum \ demeure obscur, c'est bien certain, à moins d'imaginer qu'il s'agisse de l'édit de Trajan toujours appliqué ; mais cet édit, tel que nous l'avons, ne dit rien de la nature du supplice qui peut être infligé aux chrétiens ; c'est pourquoi, s'il me fallait absolument supposer quelque chose, je préférerais rapporter ces mots à l'édit de Marc- Aurèle que nous a conservé le Digeste, sur cette remarque que le commentaire de Paul porte que les humiliores auront la tête tranïchée [humiliores capite puniiinttir).

j[ Si nous nous en tenions à la tradition courante au sujet des rapports des chrétiens avec les Antonins, Sévère et Caracalla, il nous faudrait conclure comme il suit : tout en admettant que, dans une certaine mesure, Tertullien ait pu être abusé par les légendes chrétiennes, qu'il ait été porté, par son caractère ou ses instincts de rhéteur, un peu au-delà de sa pensée, il est hors de doute qu'il a, dans tout ce qu'il dit de ces Empereurs, volontairement arrangé les faits. Il n'était ni un ignorant ni un niais; il avait vécu sous Marc-Aurèle et Commode et il écrivait sous Sévère et Caracalla.

i. Ad Scap., 4.

Après le long examen que nous venons de faire des textes et des témoignages ; ce n'est plus à cette conclusion que nous nous rangeons : Tertullien n'a pas menti et il a eu la très nette intelligence d'un fait qui nous paraît évident, à savoir que le gouvernement central s'est longtemps désintéressé des chrétiens. Trajan, sollicité par Pline, avait posé une règle qui exprime assez bien la manière de penser de l'Empire : ne pas tracasser les chrétiens, ne s'occuper d'eux que si, directement ou indirectement, ils causent du désordre. Une telle règle laissait le champ libre aux interprétations arbitraires des gouverneurs et Tertullien n'ignore pas que c'est de leur passion, de leur conception personnelle de leur devoir, ou de leur complaisance à suivre l'impulsion populaire, que sortent véritablement les épreuves des fidèles. Pour être logique, il eût fallu reporter au pouvoir central la responsabilité d'excès qu'il laissait commettre. Méliton, Athénagore, Justin, d'autres encore, l'avaient implicitement fait, puisqu'ils s'étaient adressés à l'Empereur pour obtenir la paix; Tertullien a préféré laisser autant que possible l'autorité impériale en dehors du débat, peut-être parce qu'il sentait l'inutilité d'une supplique à Sévère ou à Caracalla ; jpeut-être parce que sa tactique est de proclamer que les tribulaitions de la foi ne sont pas l'œuvre du maître, mais celle de ses 'serviteurs inintelligents, et qu'il ne les tolère que parce qu'il est jmal renseigné. II a jugé utile de s'en tenir à cette vérité de forme.

III. — Il nous est malheureusement impossible de savoir si ce qu'il dit est bien absolument ce qu'il pense. Avocat des chrétiens, il a pu prendre leur cause par le côté où elle se présentait le mieux pour eux et négliger les autres. Il nous faudrait, pour répondre à coup sûr, qu'il eût parlé des Empereurs dans ceux de ses ouvrages qu'il destinait aux seuls chrétiens : or, là, il n'en dit mot. Cependant il me semble qu'il n'est pas impossible d'arriver à une très grande probabilité sur ses sentiments véritables. S'il y eut de bons et de mauvais Empereurs parmi ceux qui sont morts, s'il en fut qui incarnèrent Satan, ne se pourrait-il pas qu'il y en eût encore de semblables? Dans ce cas, que faire? Le chrétien et même le païen ont-ils le droit de choisir, de rejeter le vivant indigne, comme Tertullien rejette le mort condamné ? La doctrine de l'épreuve divine évite à Tertullien la nécessité de discuter cette redoutable question. Le triomphe monientané du mal est voulu par Dieu, qui brise l'instrument une fois l'œuvre faite '. C'est une doctrine très commode, puisqu'elle justifie à la fois la

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