LES ORGANES GENERAUX DE L'EMPIRE
1. Le gouvernement, la loi et les magistrats; opinions des chrétiens sur eux antérieurement à Tertullien. — II. Sentiments de Tertuliien à l'égard du Sénat, du peuple, de la loi, de la justice et des magistrats. — III. Évolution des opinions chrétiennes sous l'influence de l'Eglise. — IV^. Impressions d'ensemble qui ressortent de l'étude des sentiments de Tertullien à l'égard de l'Empire, de l'Empereur et du gouvernement impérial.
L — Quoique l'Empereur exerçât réellement son autorité sans contrôle et que le changement de sa personne pût retentir dans tout le monde romain, il était pourtant nécessaire qu'il existât et il existait, dans ce grand corps, d'autres organes de gouvernement que le souverain. D'aucuns, comme le sénat et le peuple, n'étaient plus, celui-ci qu'un mot à peu près vide de sens, celui-là qu'un très pâle fantôme du passé ; mais, pour tenir leur place, il y avait les agents impériaux, les délégués plus ou moins directs de l'Empereur, lesquels, surtout dans les provinces, gouvernaient en maîtres sous son nom. Au-dessus même de l'omnipotence impériale, par son propre consentement et par la force des choses, il y avait certains principes de gouvernement et tout un ensemble de lois, qui ne changeaient guère et dont l'application régulière constituait le régime normal. Jusqu'à l'époque où l'Empereur intervint, pour ainsi dire personnellement, dans la vie des Eglises et, s'étant ému du danger que le christianisme faisait courir à l'Empire, prit contre lui des mesures spéciales, jusqu'à cette époque, dis-je, les chrétiens eurent surtout affaire aux gouverneurs des provinces et aux magistrats subalternes, au « gouvernement », beaucoup plus qu'à la personne impériale. Cependant, il est extrêmement rare qu'ils arrêtent leur attention sur ce gouvernement et qu'ils en parlent : ils ne s'occupent guère de lui que lorsqu'il les y oblige, en s'occupant d'eux. Tel est précisément le point de vue de Tertullien : de même que l'Empereur ne l'intéresse que dans ses
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rapports avec le christianisme, de même le gouvernement impérial n'attire son attention que lorsque les fidèles se heurtent à lui. Les fonctions du siècle ne sauraient lui sembler considérables en ellesmêmes; il est cependant utile de déterminer ce qu'il en pense, afin de mieux marquer ses sentiments vis-à-vis de l'Empire.
Les chrétiens ne furent Jamais des anarchistes ; sans vouloir, du moins aux premiers siècles, s'occuper du gouvernement, ils ne manquèrent pas d'affirmer, à l'occasion, qu'il était nécessaire, et ils proclamèrent l'obligation de se soumettre à lui '. La Bible ellemême, code d'un peuple policé en même temps que livre sacré, posait le principe de l'obéissance aux puissances et les premiers chrétiens l'acceptèrent sans murmures. L'Etat romain, dans son organisation générale, ne semblait pas leur déplaire, au contraire. Saint Luc, notamment, ne tarit pas d'éloges sur les fonctionnaires romains ; il les croit volontiers vertueux et il les représente comme les protecteurs de Saint Paul contre la haine aveugle des Juifs '. U Apocalypse elle-même, ce long cri de haine contre l'Empire, n'attaque pas à proprement parler le gouvernement.
Ces sentiments qui furent, selon toute vraisemblance, ceux de la masse chrétienne avant Tertullien, s'expliquent aisément. D'abord l'organisation du gouvernement romain était assez perfectionnée pour sembler très acceptable à des hommes qui, après tout, n'étaient que de leur temps; l'admiration que les barbares en ressentirent pouvait atteindre ceux même qu'elle régissait et surtout les plus humbles d'entre eux, tels que furent d'abord les chrétiens. En second lieu, les hommes ont rarement dans l'esprit plusieurs grandes préoccupations en même temps, sous peine de n'aboutir à rien nulle part : les chrétiens, habitués au gouvernement romain, et tout absorbés par le soin de préparer durant leur vie d'ici bas le bonheur de l'autre, se devaient peu soucier de ce que nous nommons la politique \ Ajoutons qu'en principe ils sont résignés à tout et nous comprendrons très bien qu'ils n'aient jamais eu, en tous cas jamais exprimé, d'idées d'ensemble, quelles qu'elles fussent, sur le gouvernement romain. Ils ont été contraints, dans des cas
1. / Pe^r/, II, i3, 17; T'îie, II, 16; /?om., XIII, 1-7 ; Irenée, .dtfv. ow«es /îiaer., V, 24, I. — La tradition qui rapporte ces idées aux temps apostoliques est constante : Const. Apost., VII, 16.
2. Luc, VII, 4-5; Actes Ap.,lX, 1 et suiv. ; XXI; XXII ; XXIII; Renan, Saint Paul, p. i33.
3. Min. Félix, Octavius, 3j, insiste sur la vanité de la puissance humaine et conclut que les hommes naissent tous semblables, que la vertu seule met entre eux des différences, la vertu qui mène au salut. Il ne faut donc voir dans ce texte qu'un développement moral, qui n'a pas la prétention d'être une doctrine politique.
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très rares, de se faire une opinion sur quelques points de l'organisation publique ; il faut nous garder de coudre en un système ces réflexions isolées et de suppléer par le raisonnement logique à tout ce qui manque entre elles; car les chrétiens, surtout les premiers, ceux qui n'étaient pas encore enfermés dans les cadres d'une Église douée d'une énergie et d'une volonté propre, ces chrétiens, dis-je, n'ont pas été des théoriciens, ils n'ont pas été des hommes logiques. Leur foi leur donnait des principes très solides, mais dans la pratique, ces principes sont demeurés une chose et la vie courante, celle de tous les jours, une autre chose ; il y a rarement eu projection des uns sur l'autre. J'imagine volontiers ces premières communautés chrétiennes, sous la figure d'un homme, affirmant hautement des principes qui sembleraient devoir diriger sa vie entière et les oubliant pour vivre, sans rien conserver d'eux, enlisé qu'il serait au milieu des habitudes prises, qu'une impression générale suffisante pour lui indiquer le sens et le but de la vie. Le sens et le but de la vie d'ici-bas, pour le chrétien, c'est le salut éternel. Il y aurait certainement dans la vie de notre homme, des contradictions si fortes qu'il en serait lui-même choqué; de même est-il arrivé que, dans leur fonctionnement ordinaire, les rouages du gouvernement impérial ont heurté les chrétiens et que, sans les chercher, sans les prévoir, sans les faire entrer dans un corps de doctrines, ceux-ci en ont reçu des impressions qu'ils nous ont parfois transmises.
IL — La vieille cité romaine tenait, pour ainsi dire toute, dans l'antique formule senatus populusque romanus, qui exprimait l'accord nécessaire entre les deux corps politiques de l'État, le restreint et le général, le sénat et le peuple. Les chrétiens n'avaient guère à s'occuper du sénat ; sans doute, une ancienne loi, nous dit Tertullien', faisait de lui le gardien de la constitution religieuse ; mais son rôle était passif et les fidèles avaient plus de rapports avec les agents de la police et de la justice qu'avec lui. Aussi je ne vois pas qu'il soit fait mention de lui, dans les écrits chrétiens antérieurs à Tertullien, ailleurs que chez Justin. Cet apologiste écrit à un moment où l'effort de l'Empereur a essayé de rendre un peu de vie au corps sénatorial ; il s'adresse à lui, en quelque sorte par politesse et pour •îrespecter la fiction légale, afin de trouver protection contre le préfet Urbicus, qui punit de mort le simple nom de chrétien \ Du peuple, il n'est jamais question en tant que corps politique ; il n'exis-