Tolstoï, Le salut est en vous, p
laisser place à la réalité de la malice humaine, laquelle est chicanière, et tout ce que purent faire les saints évéques fut de recommander aux fidèles de trancher entre eux tous leurs différends. Dès Justin, la preuve paraît que les chrétiens avaient délaissé cette autre chimère et qu'ils recouraient, quand il le fallait, à la justice de tout le monde. Seulement, sur ce point encore, un texte apostolique précis ' empêchait Tabolition du principe : fuyez les tribunaux du siècle. D'ailleurs l'Église, au fur et à mesure qu'elle ressembla plus à un gouvernement des chrétiens, tint davantage à l'essentielle fonction de tout gouvernement : rendre la justice. Cette prétention donnait à l'obligation morale formulée par Saint Paul, une valeur en quelque sorte pratique et de fait, qui en changeait la portée : il ne s'agit plus d'un arbitrage fraternel, il s'agit bientôt d'un tribunal d'Église. On comprend que l'acceptation par l'Église de la justice romaine ne soit jamais allée sans réticence. Le règlement des désaccords entre frères par les frères, c'est-à-dire par l'Église, continua à être présenté comme un idéal souhaitable et une obligation morale ". Les gnostiques notamment, plus détachés de ce monde que les orthodoxes, du moins en apparence? furent toujours très entichés de cette justice de famille : celui qui fait un procès, disaient certains d'entre eux, ne sait pas pardonner et ne sera pas héritier du royaume de Dieu ''. La question était de telle importance, que lorsque l'Église essaya, dans les Constitutions Apostoliques, de donner aux fidèles une sorte de guide dont l'autorité prétendait remonter jusqu'aux apôtres, elle s'y occupa très longuement des rapports du chrétien avec la justice du siècle. Tout d'abord paraissent les principes traditionnels : un chrétien ne doit pas avoir de procès, mais si, indépendamment de sa volonté, il lui en survient quelqu'un, qu'il n'aille pas le porter devant les tribunaux des gentils, qu'il ne souffre pas que les magistrats du siècle jugent une cause chrétienne, car c'est le diable qui, par leur intermédiaire, cherche noise aux serviteurs de Dieu '. Mieux vaut souffrir dommage que de risquer pareille tentation. On peut toujours retrancher de la communion un frère qui manquerait de douceur et d'honnêteté ; il est écrit : Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés les fils de Dieu '. Aussi le pseudo-Apôtre donnc-t-il de minutieuses instructions sur le tribunal qu'il convient d'organiser au sein même de la communauté ; le juge y doit être naturelle-