Renan, Égl. clirét., pp. 298 et s
le vrai Dieu, pour les inciter à abandonner leur erreur \ Toutefois, il n'était pas à propos de trop étaler un tel pessimisme, car les gouvernements absolus se montrent, en général, peu bienveillants pour les hommes qui se font un métier de récriminer contre toutes choses et prennent le ton de prophètes de malheur \ La foi n'excluait pas la prudence chez tous les frères et nous avons déjà remarqué que Tertullien lui-même savait, à l'occasion, tempérer son intransigeance, au moins dans les termes; les expressions les plus violentes du pessimisme chrétien sont postérieures au triomphe et n'ont qu'une valeur rétrospective \
Tertullien s'est placé successivement aux trois points de vue qui pouvaient être ceux du chrétien pour Juger le monde romain et pour apprécier sa prospérité : celui de la prudence optimiste, celui du pessimisme destiné à effrayer les païens, celui de la foi détachée de la terre et qui souhaite la fin promise. De sorte qu'en définitive, à cette question, les choses vont-elles bien ou mal sur la terre impériale, il a fait plusieurs réponses contradictoires.
Si nous en croyons le début du De pallio \ tout serait pour le mieux dans l'Empire et c'est le langage d'un vrai Romain que parle là Tertullien : « Depuis, dit-il, que la ciguë de l'hostilité est déracinée et que les épines d'une amitié trompeuse ont disparu (c'est-à-dire depuis la défaite de Niger et d'Albinus), cet univers est un champ cultivé par l'Empire, plus délicieux que le verger d'Alcinoiis, plus embaumé que les roses de Midas. » La prospérité s'y manifeste de toutes manières '\ 11 ne me paraît pas que le passage soit ironique ®; cependant sa portée semblera singulièrement
1. Cyprien, Ad Demeirian., 5 et s. ; Lact., Inst. div., V, 10, 12 et s.; Eusèbe fournit des exemples en énumérant les maux que l'impiété de Maximin cause au monde : H. E., VIII, i5, i et 2 ; IX, 8, i et s.
2. Surce point, voy. Pseudo-Lucien, Pliilopatris, 23, 24,25, qui donne assez bien Tidée de ce pessimisme clirétien et des sentiments qu'il excitait chez les païens.
3. Voyez, par exemple, l'optimisme voulu de Mélilon qui affirme (ap. Eus., H. E., IV, 26, 7) qu'on a toujours vu croître la prospérité de l'Empire, depuis que la religion chrétienne s'est implantée en lui à l'époque d'Auguste : Ixxots yàp ELç [■'•eyx X3tt }iaijLTrpùv xo Twtiatwv ï,u^T|G-ri xpâxo;.
4. De palL, i : Principes scmper Africae, viri Carthaginienses, vetustate nobiles, novitatc fclices, gaudeo vos tam prosperos temporum,cum ita vacat ac iuval, habitus denotare. Pacis haec et annonae otia. Ab imperio et a caelo bcne est.
5. De pallio, 2. Voici tout le passage souvent cité comme preuve de la prospérité de l'Empire : Quantum reformavit orbis saeculum istud ! Quantum urbium aut produxit aut auxit, aut rcddidit praesentis imperii triplex virtus ! Dec tôt Augustis in unum favente quot census transcripti ! Quot populi répugnât! ! Quot ordines illustrât! ! Quot barbari exclus! ! Rêvera orbis cultissimum huius imperii rus est, eradicato omni aconito hostiliiatis et cacto et rubo subdolae familiaritatis convuiso et amœnus super Alcinoi pomcium et Midae rosctum.
6. Je veux dire que le fonds du développement me paraît sérieux, car la forme
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restreinte, si on considère qu'il fait partie d'un développement de pure rhétorique sur ce thème banal : tout change ici-bas, y compris la mode des vêtements et que le De pallio est un ouvrage écrit sur un ton plaisant, destiné au public de Carthage et dans lequel les chrétiens ne sont pas sérieusement en cause. Tertullien, qui avait intérêt à se garder la bienveillance de ses lecteurs, pouvait bien, alors, constater en ces termes prétentieux une prospérité qui put être assez grande après le triomphe définitif de Sévère. Je ne pense donc pas que nous trouvions dans le texte en question l'expression d'un sentiment spontané et sincère.
Si, d'autre part, nous ouvrons VAd Scapiilam, écrit peu de temps après le De pallio ' ; nous voyons que Tertullien y retrace en termes très vifs toute la série des présages et des maux qui pullulent dans le monde et qui annoncent l'approche certaine de la colère de Dieu ^. A deux années d'intervalle, il n'a pas pu se produire dans l'Empire un bouleversement tel que l'impression de Tertullien en puisse être si profondément modifiée. Il ne s'agit point de cela : il a suflfi que le point de vue changeât pour que le tableau se transformât. L'apologiste veut en réalité intimider Scapula : il proteste contre cette intention '', ce qui est déjà un argument sérieux pour établir qu'il l'a et le ton général de sa lettre le prouve très clairement. C'est une manière d'impressionner le gouverneur que de lui montrer tout en noir dans l'Empire, de prêter 'un sens sinistre à des pluies trop persistantes, à un bolide ou à un gros orage; les derniers mots du couplet mettent l'intention en évidence : « Ce sont là tous les signes de l'imminente colère de Dieu ; il nous faut, autant qu'il est en nous, l'annoncer et la prédire et encore prions-nous pour qu'elle ne tombe qu'ici '. » /ci, c'est-à-dire à Carthage : c'est à Carthage que la persécution est menaçante, c'est là que Dieu frappera de préférence.
Enfin le De pudicitia nous donne une impression plus sombre
est ironique, au moins dans le premier chapitre de l'opuscule, lequel pourrait se résumer familièrement en ces termes : il faut vraiment que vous n'ayez guère de souci pour vous occuper de mon costume.
1. Noeldechen, Die Ab/assiings^eit, pp. 76 et 97, place le De pallio en 209 et VAd Scapul. en 211; ces deux dates sont, à tout le moins, très vraisemblables.
2. Ad Scap., 3 : Ceterum et imbres anni praeteriti quid commemoraverint genus humanum apparuit, cataclysmum scilicet et rétro fuisse propter incredulitates et iniquitates hominum et ignés qui super mœnia Carthaginis proxime pependerunt per noctem quid minati sint, sciunt qui viderunt et pristina tonitrua quid sonaverint, sciunt qui obdurnerunt. Omnia haec signa sunt imminentis irae Dei, quam necesse est, quomodo possumus, ut et nuntiemus et praedicemus et deprecemur intérim localem esse.