Luc, XVII
4. C'est la thèse de Tertullicn dans le Defuga et nous devinons qu'elle avait des partisans à l'époque de Saint Cyprien, car lui-même éprouve le besoin de se justifier d'avoir fui : Ep., XIV; XX; De lapsis, 3 et 10. Denys d'Alexandrie se justifie de même : Eus., //. £., VI, 40. Voir égal. Pontius, Vita et passio S. Cypr., VII et VIII (Ruinart).
tible pour beaucoup de chrétiens ', lesquels, d'ailleurs, trouvaient leur justification dans d'illustres exemples \
Parmi les grands chrétiens dont l'autorité fonda la tradition de rÉglise et qui sont appelés ses Pères, Tertullien est à peu près le seul de son avis sur cette question de la fuite en temps de persécution ; il n'est guère à le soutenir que les exaltés prêts à aller encore plus loin que lui et à imposer au chrétien le devoir de courir au devant du martyre \ Ces exagérations n'étaient guère compatibles avec l'existence de l'Église, prête à subir les exigences et les inconvénients de la vie pour en garder les avantages. Elle les désapprouva donc et les considéra de bonne heure comme de nobles coups de tète capables seulement d'édifier le commun des fidèles ; plus tard elle les jugea dangereuses folies contraires à la lettre même de l'Évangile et elle s'efforça de les empêcher ''.
i.hes Acta nous relatent assez souvent des fuites de confesseurs ; voy. partie. Passio SS. Theodoti, etc., IV et V (Ruinart); Acta SS. Agapes, Cliioniae,etc., II (Ruinart); Clém. Alex., Strom., XIV, 4, 16, nous signale certains hérétiques qui traitent les martyrs d'assassins et d'homicides d'eux-mêmes : le vrai martyre à leurs yeux, c'est la connaissance de Dieu; mais ils disent cela parce qu'ils aiment la vie avec impiété et lâcheté : iasêu? â'jxa xat oetXtôç
2. Polycarpe, le dépositaire de la tradition des apôtres, vénéré lui-même à régal d'un apôtre, avait fui : menacé dans Smyrne il avait cédé aux prières de ses amis et s'était retiré à la campagne : comme on l'y cherchait, il consentit à se retirer ailleurs; on l'y suivit et il fut pris; il pouvait se sauver encore, mais il s'y refusa, car il jugeait que l'heure était venue : Lettre de l'Egl. de Smyrne, ap. Eus., H. E., IV, i5, 9 et s.; Orig., C. Celse, VIII, 44, déclare que lorsqu'un chrétien fuit ce n'est pas par lâcheté ; c'est pour obéir au précepte du Maître et se conserver pour le salut des autres; Passio S. Qiiirini, II (Ruinart) : non fugiebam, sed iussum Domini mei faciebam; Saint Cyprien explique qu'il s'est caché parce que sa présence excitait violemment le peuple de Carthage contre les fidèles : Ep., XX, i : non tam meam salutem quam quietem fratrum publicam cogitans intérim secessi...; le clergé de Rome a d'ailleurs approuvé sa conduite : Ep., VIII. Ailleurs, ap. De lapsis, 10, il expose cette doctrine que la fuite peut être ordonnée par Dieu, qui réserve la couronne du martyre pour le moment opportun ; celui qui fuit dans de telles conditions, ne nie pas sa foi, il attend Theure : non fidem denegat, sed tempus expectat; une telle fuite est comme une confession du second degré : De lapsis, 3. Pontius fait d'ailleurs remarquer que la vie et la mort de saint Cyprien illustrent admirablement ces préceptes : Vita et passio S. Cypr., VII et VIII : probemus... secessum illum non hominis pusillanimitate conceptum, sed sicuti est, vere fuisse divinum. Denys d'Alex., qui a fui également, déclare n'avoir obéi qu'à Dieu, dont la main s'est montrée de façon évidente dans toute l'affaire : Eus., H. E., VI, 40, 1-9.
3. Origène jeune, à dix-sept ans, aurait couru au devant du martyre, si sa mère, pour l'en empêcher, né lui avait caché ses vêtements : Eus., H. E., VI, 2 : plus tard, il approuva la fuite : Orig., C. Celse, VIII, 44.
4. Les premiers chrétiens, aspirant à l'autre vie avec une ardeur extrême, devaient sinon rechercher, au moins désirer vivement le martyre. ISEpitrc dite d'Ignace, aux Romains, est à ce point de vue très instructive : Ignace supplie les Romains de ne pas le sauver pour ne pas retarder le bonheur qu il espère en Dieu. C'est l'expression d'un égoïsme d'une forme assurément par-
Cette répugnance de la puissance régulière que fut si vite l'Eglise, pour les entreprises inconsidérées et le désordre, ne Tempêcha cependant pas de prévoir le cas oii la nécessité s'imposerait à elle de soutenir le bon combat; elle organisa donc, selon le conseil de Tertullien, la préparation au martyre, afin que l'ennemi ne prît pas les fidèles au dépourvu '. Chose singulière, ce fut au
ticulière, mais néanmoins très accentué. II semble, d'ailleurs, que les sentiments exprimés dans cette lettre aient eu une grande valeur d'exemple pour beaucoup de chrétiens : Renan, Évang., pp. 492 et s. On voit des martyrs redouter l'indulgence du juge, qui peut les priver de la récompense convoitée ; Ex. : Martyr. S. Cyrillii, III (Ruinart). — L'Eglise de Smyrne, à laquelle Polycarpe a donné l'exemple en consentant à fuir, blâme déjà la recherche du martyre, qui part d'une ardeur quelquefois imprudente : un certain Quintus, qui s'est livré lui-même et a poussé plusieurs frères à en faire autant, prend peur devant les bêtes, jure et sacrifie; il ne faut donc pas faire ce que ne demande pas l'Evangile : lirsiSi; oux o'jxoiç ôiSâaxît 10 s'jayysXsiov [Lettre de VÉgl. de Smyrne, ap. Eus., H. E., IV, i5). — Clém. Alex., Strom., IV, 10, 76, soutient que si c'est un crime que de mettre à mort l'homme de Dieu, c'est se rendre complice de ce crime que de se livrer soi-même; la mort de ceux qui la recherchent ainsi ne porte pas le sceau du martyre selon la foi : elle est stérile et semblable à celle des gymnosophistes de l'Inde, qui se jettent follement dans les flammes : Strom., IV, 4, 17. Le vrai martyr attend l'appel de Dieu : Strom., VII, II, 66; sa mort affirme son amour de Dieu et non l'espoir des joies de l'au-delà. — Saint Cyprien, toujours très préoccupé d'éviter à l'Eglise les tourmentes inutiles, insiste naturellement sur la nécessité de ne pas provoquer les païens et, dans Ep., LXXXI, il donne à ce sujet ses instructions à ses ouailles : ...quietem et tranquillitatem tenete, nec quisquam vestrum aliquem tumultum fratribus moveat aut ultro se gentilibus offerat. Ailleurs [Ep., XIII), tout en félicitant quelques confesseurs, il met encore son peuple en garde contre la recherche du martyre. — C'est bientôt une interdiction formelle : Conc. Eliberit., LX, ap. Mansi, II, p. i5: si quis idola fregerit et ibidem fuerit occisus quatenus in evangelio scriptum non est, neque invenitur sub apostolis unquam factum, placuit in numéro eum non recipi martyrum. — L'Église eut du mal à refréner les zèles intempestifs (Renan, Antéchrist, p. 175), mais certainement le désir du martyre n'est pas commun parmi les chrétiens, dès le m" siècle. C'est justement pour cela que le clergé s'efforce de prévenir les éclats qui atteindraient par contre coup les fidèles paisibles et sans vocation décidée pour le martyre.
■ . I. Luc, XII, 1 1 et s., présentait bien cette préparation comme inutile et soutenait que l'Esprit-Saint suffisait à inspirer les confesseurs, cependant l'Eglise jugea de bonne heure utile d'aider l'Esprit. Il y avait un moyen simple dont nous parle Tertullien, en l'attribuant bien entendu à ses ennemis, les psychiques, malheureusement nous ne sommes pas renseignés sur son emploi; il consistait à enivrer le confesseur douteux {De jejunio, 12). Le Blant, Actes des Mart., S. I, § 38, p. ici et n. 4, rapproche de ce texte les Acta S. Fructiiosi, IV (Ruinart) : cumque multi ex fraterna caritate' eis offerrent, uti conditi permixti poculum sumerent ait : nondum est hora solvendi iciunii. Il semblerait donc que l'accusation de Tertullien ne soit pas qu'une calomnie. 11 est vraisemblable que cette préparation au martyre consistait surtout en exhortations et en lectures appropriées ; c'est ainsi que nous voyons Origène préparer les confesseurs à Alexandrie; Eus., H. E., VI, 3, 4 el 5, ne nous dit pas qu'il ait employé un autre moyen. A l'approche de la grande épreuve, sous Diocléticn, Saint Abibus parcourt le pays d'Edesse et exhorte tout le monde en enseignant les Ecritures : Mart. SS. Samonae, Guriae, Abibi, i3 {Surius, i5 avril). Saint
moment où l'Église souhaita le plus la fin de ses épreuves et commença à comprendre que son heure était proche, qu'elle régla le mieux cet entraînement méthodique qui devait conduire sans défaillance le fidèle à la mort féconde.
Nous pouvons maintenant fixer la moyenne des opinions chrétiennes sur les diverses questions que nous avons posées. Il y eut toujours à leur sujet deux courants divergents dans le christianisme. A l'un s'abandonnaient les hommes extrêmes dans leurs idées et leurs raisonnements, et capables de les soutenir au prix de leur vie. Tertullien, à s'en tenir à la rigueur de ses principes et à l'intransigeance affichée de ses doctrines, est un de ces hommes. L'autre courant porta d'abord les sages qui pensaient que Dieu n'exigeait pas tant de ses serviteurs et que le courage gagnait à n'être pas dépensé inconsidérément; ceux-là ne furent pas toujours des lâches, mais ils demeurèrent des chrétiens prudents et ce fut de leur côté que se rangea l'Église. Les fidèles qui restèrent disposés, non seulement à produire le témoignage du sang, mais encore à offrir d'eux-mêmes aux païens cette preuve héroïque, devinrent vite, à ses yeux, des personnages encombrants, dangereux, capables ' de tout brouiller, de vrais hérétiques. Mais, d'une part, ni les intransigeants ni les politiques n'opposèrent jamais la force à la force ; d'autre part, leur commune résignation se soutint toujours de l'espoir assuré que leur sacrifice servirait à l'édification des bourreaux, qu'eux-mêmes en seraient récompensés à l'heure du juge-
Etienne avait fait de même aux approches de la persécution de Dèce : Tillerriont, H. E., IV, p. 29 ; Le Blant, Actes des Mart., S. II, § gS, pp. 233 et s. — LAd Fortiinatum de Saint Cyprien nous donne d'ailleurs le plan d'un de ces ouvrages destinés à la préparation au martyre. L'auteur part de cette proposition : les idoles ne sont pas des dieux, pour conduire à cette autre : les justes recevront pour leurs travaux une récompense éternelle. Le tout est appuyé sur des textes de l'Ancien et du Nouveau Testament et illustré d'exemples ; c'est une démonstration en règle de la nécessité de ne pas reculer devant le martyre, car c'est un combat [certamen) auquel l'auteur veut amener les soldats du Christ [milites Christi). Un autre opuscule, attribué sans doute à tort à Saint Cyprien, le De lande martyrii, a le même sens : c'est une œuvre d'édification et d'entraînement : elle est vraisemblablement du iii^ siècle. — Les fidèles ainsi exercés ne se comportaient pas tous également bien, mais il y a, entre les réponses de ceux qui tenaient bon devant le juge, une ressemblance qui les rend monotones et c'est la marque certaine d'une communauté d'instruction préalable. Cette instruction, s'adressant à des sujets bien disposés' développait en eux le mysticisme, la tendance à l'extase, un véritable héroïsme dans l'impassibilité ; les païens ne pouvaient s'empêcher de voir en tout cela de la sorcellerie ; ils soupçonnaient des charmes, des amulettes : Le Blant, Actes des Mart., pp. gS-gg. Les chrétiens n'étaient pas eux-mêmes tout à fait exempts d'impression du même ordre, car ils Croyaient à la puissance de certains textes sacrés pour prévenir la douleur dans les supplices et charmer la souffrance, si on les récitait à propos : Le Blant, De la croyance à des moyens secrets de défier la torture et Mém. sur la pre'par. au martyre.
lyO CHAPITRE V
ment, ou que Dieu les vengerait tôt ou tard. Entre ce désir de la récompense divine et cette espérance certaine de la vengeance, la
Iirésignation chrétienne demeurait inébranlable et, incontestable- Iment, elle donnait au gouvernement une garantie précieuse de la passivité des fidèles '.
IV. — Il n'était pas indifférent à l'Empire que les chrétiens gardassent vis-à-vis de lui cette attitude résignée ; car, s'ils avaient eu d'autres idées, ils auraient pu, dès l'époque de Tertullien, devenir dangereux : ce n'est pas sans doute qu'ils fussent par euxmêmes très redoutables, mais leur esprit de discipline et le caractère impératif de leur foi — à ne s'en tenir qu'aux orthodoxes — pouvaient en faire un appoint précieux pour un fauteur de troubles ou de révoltes ^ : de telles gens n'étaient point rares. Normalement, à défaut de guerres civiles, il y avait toujours dans l'Empire des émeutes et des complots ^, tout au moins s'y produisait-il des libelles et de mauvais propos contre le gouvernement \ Ce que nous savons des sentiments des chrétiens à l'égard des puissances nous fait prévoir qu'ils s'écarteront de toutes ces intrigues. Ils pensaient — avons-nous dit — que dans leur intérêt humain, et en dehors des prescriptions divines, il leur fallait souhaiter la stabilité d'un Empire auquel était liée l'existence du monde. Or, le Seigneur avait prédit la ruine de tout royaume divisé, comme de toute maison troublée par les querelles intestines \ Ils avaient donc au moins deux raisons de ne pas se mêler aux mécontents. Déjà Saint Irénée affirmait son mépris pour les agitateurs et les
1 . Il semble pourtant qu'à l'époque de Dioclétien, les chrétiens n'aient pas toujours été si patients et que certains, se souvenant plus ou moins de la menace de Tertullien {Apol., 3y), aient eu recours au feu pour se venger ; au moins on les en accusa avec quelque vraisemblance : Duruy, Hist. des Rom., VII, p. 72.
2. Ad nat., I, 17 : adhuc Syriac cadaverum odoribus spirant, adhuc Galliae Rhodano suo non lavant.
3. Ad nat., I, 17; Apol., 35 : sed et qui nunc scelestarum partium socii aut plausorcs quotidie rcvclantur, post vindemiam parricidarum racematio supcrstes
4. Apol., 35 : Ipsos Quirites, ipsam vernaculam septem coUium plebcm convenio an alicui Caesari suo parcat illa lingua romana ? Testis est Tiberis et scholae bcstiarum. Le sens du mot Tiberis n'est pas clair; s'il s'agissait d'uutragcs de fait contre les Empereurs, on pourrait croire que Tertullien fait allusion à la fin de VitcUius, dont le corps fut traîné au Tibre : c'est peu probable. Scholae bestiantm désigne le cirque et se trouve commenté par un passage du De spcct., 16 : sed circo quid amarius ? Ubi ne principibus quideni et civibus suis parcunt. —Ad nat., I, 17, parlant des placards injurieux pour le prince, conclut : Si non armis, saltim lingua scmper rebelles cstis.