LE PATRIOTISME ET LES TRADITIONS ROMAINES
I. Le service de l'Etat aux yeux des~Romains. — II. Le patriotisme; comment le christianisme s'en détache. — ,JiL Sentiments de Tertullien : la fraternité chrétienne se substitue au patriotisme romain. — IV. Persistance de cette idée dans l'Eglise. — V. Les traditions romaines; en quoi elles consistent; pourquoi le christianisme s'éloigne d'elles. — VI. Opinions de Tertullien à leur égard. — VIL Sa sévérité dure plus ou moins dans la tradition chrétienne.
L — Il faut rendre à César ce qui est à César, voilà une parole dès l'abord très grave, puisqu'en affirmant la nécessité de rendre quelque chose à César, elle suppose qu'on lui doit quelque chose. C'est pourquoi il nous faut éclaircir le sens que lui prête Tertullien ; ce qui revient à nous demander dans quelle mesure, selon lui, le chrétien, qui ne peut pas résister à l'Empire, doit le servir l et le soutenir. Nous devons donc d'abord rechercher ce que Tert tullien avait pu garder de patriotisme romain au fond de son cœur, ce qu'il avait conservé de respect pour les traditions qui relataient les gloires de Rome, car ces sentiments, qui seuls pouvaient lui faire aimer l'Empire, étaient les seuls aussi qui pussent le pousser à le servir. Nous comprendrons mieux ensuite les restrictions qu'il apporte à l'aide chrétienne de l'Etat, conçue sous la triple forme du service militaire, du service civil et de l'impôt. Servir l'État de tout son pouvoir demeurait pour le Romain le plus strict des devoirs, et si beaucoup de citoyens cherchaient déjà à s'y dérober ', la nécessité de l'accepter n'en était que plus énergiquement affirmée ' ;
1. Philostr., Apoll., VIII, 22, dit qu'Apollonius éprouvait de la répugnance pour les charges de la vie publique; il ne manquait pas d'hommes qui ne vivaient pas de sa vie intérieure et qui pourtant pensaient comme lui.
2, M. Aurèle, IV, 29; VI, 7, etc. ; VIII, 34,
elle était même parfois présentée comme la raison d'être de la vie, car le salut de l'État devait être celui de tous les citoyens et son intérêt le leur '.
II. — Les vrais Romains avaient au cœur un ardent amour de la patrie et ceux d'entre eux qui étaient surtout dominés par les instincts égoïstes le portaient au moins sur les lèvres. C'était l'amour de la patrie romaine, de l'Empire romain, car Rome s'était élargie au point de superposer au monde. Jamais un vrai Romain n'aurait osé mettre une autre affection au-dessus de celle-là et elle se fortifiait de la grande fierté qu'il ressentait à se dire Romain, comme si toutes les gloires de la cité se fussent résumées en lui \ Certains individus marquaient quelque indifférence à l'égard de ce patriotisme qu'on pouvait trouver un peu vague, car vague était la patrie si on y devait comprendre tout l'Empire; pour ces hommes, Rome demeurait la conquérante et la vraie patrie, c'était la ville natale ^ Tous gardaient au moins ce patriotisme de clocher et c'était avec surprise qu'on citaitle geste tout chrétien d'Anaxagore, qui, un Jour qu'on lui reprochait de ne pas s'occuper de sa patrie, avait du doigt montré le ciel "•. La peine la plus dure à porter pour un ancien c'était l'exil ■'.
Déjà quelques esprits d'élite avaient étendu au-delà des limites de l'Empire leurs affections patriotiques, en s'élevant à l'amour de l'humanité tout entière. Cette idée, chère à Zenon et à son école '', trouvait un écho dans l'âme de Sénèque \ dans celle de Plutarque '^ et surtout dans celle de Marc-Aurèle ". Mais prenons garde que ce
1. Opinion très nette chez Marc-Aurèle, VII, 55; VIII, 34; XI, 4 : T.£T,o'.r^%i. To xotvwvixw;; o'jxoûv wc5j)vT,tj,xi. . . I, 3i : toux' èttiv, ôp|xf> xal Ttpîçiç, v.x-:iikr]yo'j<s7. ÈTî' aÙTà TÔ xotvwvixw; -rroâtat wç toStô jou xatà oûijiv ôv.
2. Val. Max., V, VI, i : Arctissimis sanguinis vinculis pictas satisfecit : restât nunc ut patriae exhibeatur : cuius maiestati etiam illa, quae deorum numinibus aequatur, auctoritas parentum, vires suas subiecit.
3. Lucien, Nigrinus, 12-17, compare Athènes à Rome et donne le pas à la simplicité vertueuse, et à la tranquillité de la première, sur les plaisirs sans pudeur et sans sagesse de l'autre; mais il s'agit de ces deux villes considérées comme séjour pour un philosophe. Pseudo-Lucien, Eloge de la patrie, i et s. est une très jolie peinture de ce patriotisme de clocher qui fut toujours si cher aux Grecs.
4. 'Eiiol yàp xal asôôpa [JieXst tt,? -axp'.'So;, ÔEiÇa; xàvoipavôv : ap. P. L. de Migne, I, col. 260, n. K.
5. Pseudo-Lucien, Eloge de la patrie, 12 ; Pontius, Vita et passio S. Cypr., XI (Ruinart) : lllis extra civitatcm suam vivere gravis paena est.
6. Pseudo-Plutarque, For^ioîe d '/l/e.v., t. j. Ad xMarciatn, ^; De tranquillitatc, 14. 8. Plut., De exilio.
g. Marc-Aur., VI, 44. — Textes cités par F. de Coulangcs, Cité ant., pp. 434-435.