LE PATRIOTISME ET LES TRADITIONS ROMAINES I
sont là opinions d'hommes de cabinet et qu'il n'y faut rien voir de plus pratique que dans celles de beaucoup de nos contemporains, qui, internationalistes en théorie et en espérance, n'en demeurent pas moins, dans le présent, des patriotes excellents. Marc-Aurèle distinguait en sa personne l'Antonin et l'homme; comme Antonin, ' il se disait citoyen de Rome, comme homme, citoyen du monde. Il affirmait énergiquement la nécessité de tout sacrifier au bien de l'État, c'est-à-dire à la patrie, car État et patrie étaient pour lui une même chose'. Les barbares et même les Romains, ses contemporains, n'ont jamais connu de lui que l'Antonin; l'homme se renfermait en lui-même et ses aspirations ne dépassaient pas les bornes d'une spéculation passive ou, tout au plus, d'une bienveillance charitable. Encore ce patriotisme de l'humanité attachait-il l'homme à l'homme, à la vie d'ici-bas et à la terre; il était plus large, mais de même ordre que l'amour de la famille et le patriotisme de la cité.
Il était a priori naturel que la foi chrétienne négligeât le patriotisme quel qu'il fût, parce qu'elle s'efforçait, par tous les moyens, de détacher l'homme de la terre. C'est ce qui est exprimé avec beaucoup de clarté — pour m'en tenir à un exemple — dans ce curieux livre du Pasteur attribué à Hermas. « Sachez, y est-il dit, que vous, qui êtes serviteurs de Dieu, vous ne faites que passer ici-bas; votre cité à vous est bien loin de cette cité... celui qui s'attache à cette cité présente, ne songe pas à retourner dans sa cité. O sot ! O homme de peu de foi ! Malheureux qui ne comprends pas que tous les biens terrestres te sont étrangers et sont sous la puissance d'un autre ' ! » N'était-il pas inutile d'en dire davantage et n'était-ce pas là un commentaire définitif de la parole du Christ : « Mon royaume n'est pas de ce monde »? Cependant, puisque le même Christ avait ordonné de rendre à César ce qui lui était dû, il fallait au moins expliquer son précepte et c'est ce que TertuUien prétend faire.
III. — Nous avons déjà eu occasion, en examinant ce qu'il a pensé de l'Empire, de l'Empereur et des Empereurs, de rencontrer quelques-unes des opinions que nous allons maintenant retrouver; il est toutefois nécessaire de les rappeler, afin que le rapprochement que nous en ferons avec d'autres, permette de mieux comprendre les instructions pratiques que notre auteur entend donner à ses frères en Christ.