‹ TertullienChapitre 17 sur 561 · I. De pallio, 4. Quid nunc si est Romanitas omnis salus · texte numérisé non relu

I. De pallio, 4. Quid nunc si est Romanitas omnis salus

et absolue dans toutes ses applications. En conséquence, les institutions de l'Etat demeurant toujours à peu près les mêmes quant à leur organisation générale, le rôle de la personne impériale est tel que le gouvernement peut changer du tout au tout dans son esprit et même dans sa pratique quand un empereur remplace l'autre. C'est sur ce gouvernement que repose Vimperium romanum ; c'est par lui que dure et continue à se répandre dans le monde la manière d'être romaine ; quand il sera détruit la romanitas ne tardera guère à le suivre dans la ruine.

Citoyen de l'empire romain, Tertullien dut officiellement se plier aux lois qui le régissaient et cette obéissance pesa sur sa vie tout entière ; c'est pourquoi il nous est, dès l'abord, essentiel de savoir ce qu'il pensa, non seulement de la domination romaine, mais du pouvoir impérial considéré dans son principe, des Empereurs qui l'incarnèrent, du gouvernement romain dans son fonctionnement ordinaire et légal.

II. — Les Romains avaient, entre autres, deux prétentions : ils s'attribuaient des droits à la domination universelle et ils pensaient que leur Empire devaient être éternel. Virgile l'avait dit :

His ego nec metas rerum nec tempora pono ; Imperium sine fine dedi.

Et la foi traditionnelle que ces vers consacraient, loin de s'affaiblir à mesure que l'Empire approcha de sa fin, s'affermit au contraire davantage et trouva son expression la plus vigoureuse à la veille même de l'agonie romaine '.

Quelques Romains éclairés avaient bien l'impression que les promesses des poètes pouvaient être menteuses et les traditions courantes sans fondement, mais leurs doutes, qui s'expriment quelquefois au temps même de Tertullien \ n'atteignirent vraisemblable-

1. Rutilius Numat. Itiner. i, 62 et 64, dit, en s'adressant à Rome :

Fecisti patriam dlversis gentibus unam.

Vrbcm fccisti quod prius orbis erat.

Claudien, In secintdum constilatum Stilichonis, vers 129 et suiv., s'exprime en termes analogues. L'idée de réternité de l'Empire se rencontre souvent dans les œuvres des écrivains romains, môme à l'époque classique : Virg. yEn. IX, 444; Hor. Carm., III, 3o, 8; Tibulle, II, V, 24 et suiv. — Varron, Cicéron, Ovide fourniraient des textes analogues; enfin, une constitution de Valentinien III, porte les mots urbs aetenta. Voy. Bryce, Le Sauit-Empive romain germanique, p. 26 et n. I de la traduc. franc.

2. Censorinus. De die natali, 17, i5 : Quot autem saecula urbi Romae debeantur dicere meum non est. Cependant, il rapporte, d'après Varron, l'opinion d'un augure de mérite, Vettius, qui, interprétant selon les règles Vomen

ment pas les masses populaires; tout au plus les effleurèrent-ils SOUS la forme de prédictions sinistres, à la suite de quelque grand malheur public \

Il était sans doute difficile de soutenir que la domination de Rome s'étendait au monde entier, mais TEmpire semblait contenir en ses limites l'universalité des hommes civilisés. D'autre part, la cité romaine avait traversé, depuis l'heure de sa naissance, tant et de si grands dangers que ceux qui croyaient en son éternité semblaient avoir raison. Au reste, les Romains ne s'avouaient pas volontiers que leur puissance s'était faite de conquêtes injustes et de spoliations : la Fortune romaine avait tout voulu; aidée de la constance romaine, elle avait aussi tout accompli, comme l'administration romaine se chargeait de tout maintenir \

Antérieurement à Tertullien, les chrétiens n'avaient guère contesté toutes ces prétentions; leur esprit et leurs yeux se détournaient d'ici-bas, c'est pourquoi ils devaient accepter aisément les faits accomplis et les idées courantes en tout ce qui touchait à la conduite des affaires humaines ou au gouvernement du monde. C'étaient même là sujets dont ils parlaient fort peu, et c'est à peine si quelques cris de rage, partis des rangs des judéo-chrétiens, avaient parfois rompu ce silence approbateur \ Il est probable que, dans l'opinion commune des chrétiens, les malheurs prévus, prédits par les révélations divines et dans lesquels devait sombrer le monde, porteraient seuls le coup mortel à l'Empire. Le Christ luimême, nous dit saint Irénée, commentant la vision de Daniel, le Christ serait, à la fin des temps, la pierre qui, détachée de la montagne sans la main de l'homme, vient briser les pieds d'argile du quatrième Empire '.

Tertullien avait, dans sa jeunesse, trop profondément subi l'influence de l'éducation romaine et du milieu romain, pour aller heurter de front des idées que l'habitude aurait suffi à lui rendre

des douze vautours de Romulus, concluait que, puisque le peuple romain avait pu franchir le terme fatal de cent vingt ans de vie, il vivrait mille deux cents ans. Sur cette crainte de la fin de Rome, voyez également Dion Cass., 7^: 4! Lampride, Diadiimène, i, cités par Réville, La religion à Rome sous les Sévère, p. 20, n» 2.

1. M. Réville, op. cit., p. 20, suppose avec vraisemblance que les prédictions pessimistes des chrétiens ne furent pas sans influence sur ces accès d inquiétude.

2. L'immortalité de l'Empire rejaillissait en quelque sorte sur l'Empereur lui-même. Pline, Epist., XI, 67 : Flavius Archippus per salutcm tuam aeternitatemque, petiit a me ut libellum, quem mihi dédit, mitterem tibi.

3. ApocaL, passim, not. XVII, 1-20, et XVIll, 21-24, reste l'exemple le meilleur et probablement le plus original. ,

4. Daniel, II, 33, 34,41 et suiv. ; Irénée, Adv. omnes haer., V, 26.

acceptables et que l'opinion chrétienne ne contredisait pas. Il lui était d'ailleurs possible de les expliquer, et même de les justifier à sa manière, sans modifier ses principes de chrétien : c'est pourquoi il ne se demande pas si la domination romaine est légitime. Il y avait bien encore des Juifs qui niaient qu'elle le fût et qui n'acceptaient l'épreuve de Dieu qu'en frémissant '; mais les Juifs se trouvaient dans des conditions particulières, qui expliquaient qu'ils fussent seuls de leur avis. Sans doute tous ne haussaient pas leurs prétentions jusqu'à l'orgueil intraitable du Pseudo-Esdras ^, qui rappelait à Dieu ses promesses en ces termes : « Tu as dit que c'est pour nous que tu as créé le monde, que les autres nations nées d'x\dam ne sont à tes yeux qu'un vil crachat ^. » Mais tous, au moins, concevaient Israël comme une race à part, expiant dans l'opprobre sa faiblesse et ses crimes, et destinée à une régénération éclatante pour le jour messianique ^ Ils étaient bien rares parmi les Juifs les modérés qui souscrivaient au sage prétexte de Rabbi Hanim : « Priez pour le gouvernement établi, car sans lui les hommes se mangeraient \ » Le gouvernement établi demeurait, aux yeux d'Israël, un tyran insupportable. Si grande même était la puissance de cette haine que l'Empire en tenait compte, il apportait des tempéraments à ses exigences quand il s'agissait des Juifs, comme s'il eût reconnu leurs prétentions à l'isolement et il avait consenti à leur accorder une véritable dispense de romanisation. Le judaïsme avait son concordat avec l'Empire ^. Cette situation particulière s'explique par un état d'esprit exceptionnel que les Romains eux-mêmes comprenaient; leur tolérance religieuse leur épargnait l'étonnement '. TertuUien, simple chrétien, ne s'insurge ni ne se plaint, parce qu'il considère que l'Empire est oeuvre de Dieu " et qu'il ne peut que s'incliner devant la volonté divine.

Au reste, peu importe au chrétien la place que le créateur lui assigne sur la terre, car il peut faire son salut ici aussi bien que là et la vie éternelle est indépendante des conditions de l'existence

1. Renan, Evangiles, p. 368 et p. 522; Eglise dirét., pp. 192 et suiv., sur la révolte de Bar Coziba.

Page 1