August., De Civ. Dei, V, i3 et s
4. Pontius, Vita et passio S. Cypr., 11 : Chrisiiano totus hic mundus una domus est... Deo intègre serviens, etiam propria in civitatc peregrinus est... vitae terrestris alienus est.
l'avenir. C'est là un sentiment toujours très fort, parce qu'il se forme et s'affirme pour ainsi dire en dehors de la volonté de l'homme et malgré lui, par la seule puissance de la vie et de la durée. A l'époque de Tertullien, il était fait d'un respect parfois aveugle, mais toujours pieux des efforts qui avaient permis aux ancêtres d'assurer la fortune de leurs descendants, d'une déférence qui pouvait aller à l'admiration pour les coutumes et les croyances, dont la longue pratique, coïncidant avec toute la suite des événements heureux, menait, comme par les anneaux d'une chaîne divine, des obscurs débuts de la cité à sa gloire présente. En affichant ce respect des ancêtres, les Romains du ni« siècle n'entendaient nullement les imiter en tout. Des hommes comme Papinien, Paul, Ulpien, trois Orientaux d'ailleurs, ne se courbaient pas devant le mos majorum sans réflexion et sans restriction ; les progrès que leur dut le droit prouvent bien qu'ils savaient faire entrer dans les vieilles formes l'esprit de leur temps, l'esprit vraiment nouveau, qui cherchait la vérité et la raison en dehors et au-dessus de la coutume; en conservant la religion du passé, ils n'en gardaient pas la superstition '.
Et pourtant ce sentiment si souple fut un des plus grands obstacles que le christianisme rencontra sur sa route et l'empêcha longtemps de pénétrer largement dans les classes aristocratiques. Les premières conquêtes qu'il y fit furent préparées par des études philosophiques qui accoutumaient leurs adeptes à placer les arguments spéculatifs et rationnels au-dessus des suggestions de l'habitude. C'est pourquoi la conquête chrétienne des hautes classes intellectuelles a commencé tout autant par les philosophes que par les hommes qui trouvaient dans la doctrine nouvelle l'aliment moral et mystique qui leur convenait. S. Justin, Tatien, Tertullien lui-même, Arnobe, plus tard Saint Augustin, et tant d'autres, sont des exemples illustres de ce passage de la philosophie à la foi. Malgré tout, l'esprit romain est foncièrement hostile au christianisme et il tiendra longtemps encore contre ses attaques : je n'en veux pour preuve qu'une lettre qui nous a été conservée avec la correspondance de Saint Augustin. Elle est l'œuvre d'un païen considérable, un certain Nectarius, que l'évêque d'Hippone avait entrepris de convertir en lui faisant entrevoir les joies de la cité céleste. « Eh oui ! répondait-il tout ébranlé, ce sont là des choses qu'il est permis de désirer et d'aimer par dessus tout, cependant je ne crois pas que nous devions la déserter, notre cité d'ici-bas»
I. Rcvillc, Relig. à Rome, pp. 11 et 12; voir surtout les références au Digeste qu'il donne dans les notes; de Ceulencer, Sept. Sev., pp. 271 et s.
LE PATRIOTISME ET LES TRADITIONS ROMAINES l85
car c'est en elle que nous sommes nés et que nous avons été engendrés; c'est celle qui, la première, nous a appris à jouir de la lumière, elle qui nous a nourris, elle qui nous a élevés '. »
Depuis longtemps le christianisme avait répondu à cette objection et fait justice des nombreuses impressions qu'elle résume. Sans parler de la doctrine du détachement terrestre, exposée dès l'Évangile ', Saint Justin avait marqué l'opposition entre l'habitude et la vérité qui sont si souvent ennemies ; la vérité chrétienne se trouvant en conséquence l'ennemie de la tradition romaine ^ Tous les apologistes, en attaquant la religion romaine, qui était un des fondements de cette tradition, l'avaient de même détruite au nom de la vérité.
VI . — Ce que Tertullien voit surtout en Rome, c'est la persécutrice ; de son histoire, il aime surtout à considérer les débuts, qui ne sont pas, à vrai dire, très corrects, si on en croit la légende, et sur l'indignité desquels il insiste avec une extrême complaisance. Cette première enfance de la cité, dont la honte a rejailli sur toute la suite de son existence, la religion qui se mêle à chaque acte de sa vie politique, sa gloire faite de sang, ses traditions qui enferment tout cela, tout, au jugement de Tertullien, est méprisable ou odieux. Le fondateur de la race, Enée ", le créateur de la cité, Romulus '% sont accablés de railleries et d'outrages. Le Capitole qui est comme le centre, le sanctuaire sacro-saint de la patrie romaine c'est le temple, la curie des démons ^. Les Romains soutiennent que c'est leur religiosité qui leur a valu l'Empire du monde ; mais en réalité chacune de leurs victoires a été, à leur propre point de vue, un sacrilège, car chacun des peuples vaincus I avait ses dieux, qu'il a fallu braver pour battre ceux qu'ils protégeaient '. Il est absurde de ne pas reconnaître dans tous ces succès la main du Dieu unique et vrai que les chrétiens connaissent seuls; de sorte qu'en définitive ils sont seuls à comprendre l'histoire