I. Tolstoï, Le salut est en vous, p
212 eONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE
peut se faire une réflexion très chrétienne et d'ailleurs naturelle de son temps : c'est qu'il y a bien assez de païens pour que les choses d'ici-bas suivent leur cours normal jusqu'au jour suprême, sans que les chrétiens s'en mêlent.
Reste à savoir si l'État pouvait admettre cette vie à l'écart d'un nombre chaque Jour plus grand de ses citoyens. Le christianisme étant une religion très ouverte, par son seul développement, il devait fatalement faire périr l'Empire d'anémie, s'il demeurait ce que le [voulait Tertullien. Or, celui-ci ne semble pas voir cette ultime conséquence de ses idées et il s'en va proclamant que le chrétien est inoffensif ', parce qu'il ne cherche pas à détruire l'Empire, ou à lui nuire par des attaques directes ; parce qu'il ne répond à ses persécutions que par la résignation et la prière. Il affecte de ne pas comprendre, et peut-être ne comprend-il vraiment pas, que l'immobilité, qu'il prêche, que la fraternité avec les barbares, qu'il proclame, préparent à l'Empire une mort plus certaine que ne le feraient de violentes séditions chrétiennes. Les fidèles du Christ auraient réclamé seulement la liberté de conscience que l'Empire ne la leur aurait pas plus refusée qu'il ne l'avait refusée aux Juifs; mais, avec Tertullien, ils réclamaient la liberté d'inaction, en y ajoutant encore le double privilège d'augmenter sans cesse le nombre des inactifs et, en allant les chercher au besoin par delà les frontières, d'établir entre eux des liens très étroits et très solides. Admettre une telle prétention eût été pour l'État romain se résoudre au suicide.
Si encore Tertullien avait conçu cette contradiction entre l'Église et l'Empire comme une incompatibilité temporaire et réductible dans l'avenir, on aurait pu, dès lors, songer à préparer le compromis qui fut fondé plus tard; mais l'opposition qu'il affirme est, à ses yeux, radicale et définitive. L'idée d'un Empire chrétien ne se présente à sa pensée que pour en être immédiatement écartée : ce ne serait plus l'Empire. Un compromis ne saurait être, selon lui, qu'inutile en ce monde et nuisible dans l'autre. Puisque c'est Dieu qui a fait l'Empire, il faut laisser s'accomplir la volonté divine sans la troubler ; puis, à quoi bon essayer de changer ce qui va bientôt disparaître? Enfin, la foi et le salut sont choses absolues, qui ne sauraient se plier aux concessions qui font les compromis. En toute tranquillité de conscience, Tertullien se retire de partout, parce qu'il trouve l'idolâtrie partout ; pour ce qui est de la vie de l'Empire, il se repose sur Dieu qui suffit à la soutenir. Malheureusement, cette interdiction de toute vie publique active, imposée au