I. Apol., 3 ; innocuus
CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE 2l3
chrétien au nom du jus divinum^ coïncidait avec un immense laisser aller de toutes choses, contre lequel le gouvernement des meilleurs empereurs s'efforçait en vain de lutter '. On a voulu soutenir que le christianisme n'a point contribué à tuer l'Empire, déjà condamné sans remède par ses propres maladies organiques, et que ce corps épuisé lui dut, au contraire, son dernier ressaut d'énergie ". Que le christianisme ait, en effet, tenté quelque chose dans ce sens après l'édit de Milan, c'est possible, — encore y aurait-il à dire — mais il est certain, en tous cas, qu'il ne l'a fait qu'après avoir affaibli pendant trois siècles ce qu'il essayait tardivement de fortifier. Les illusions du genre de celle qui nous arrête s'expliquent parce que, durant ces trois siècles, l'action débilitante du christianisme s'était toujours exercée, non par les mêmes moyens, mais dans le même sens que les vices organiques de l'Empire. Il n'est donc pas non plus surprenant qu'elle en ait précipité les effets ; pour n'avoir pas été, si l'on veut, systématique et complètement réfléchie, elle n'en a pas moins été funeste.
Et pourtant, au iv^ siècle, la conception que s'était faite Tertullien du rôle et de l'attitude des chrétiens dans l'État était, en fait, abandonnée. L'Eglise, prudente et tenace, puissance de gouvernement s'il en fut jamais, était plus apte que de généreux polémistes à diriger la communauté chrétienne vers la vie : elle s'intéressait presque plus à la prospérité de cette communauté qu'au salut des individus qui la composaient, ou, du moins, elle ne jugeait point l'un incompatible avec l'autre. C'est cette différence de point de vue, entre elle et Tertullien, qui explique qu'elle ait fait ce que lui n'aurait jamais admis. Par une série de concessions de détail, nécessaires, inconscientes parfois, involontaires plus souvent encore, elle a assoupli et assagi le christianisme, pour le faire accepter de l'Empire et surtout pour lui faire accepter l'Empire ; elle a, de très bonne foi, subtilisé pour concilier les textes et les faits ; elle a enfin permis l'éclosion de ce que Tolstoï appelle justement et fortement un christianisme nominal extérieur '. C'est lui que l'Empire a adopté, lui qui a façonné la légende-type de Constantin, lui qui a connu les flamines chrétiens, lui qui est, pour ainsi dire, entré tout entier dans les formes de l'ancien culte,
1. La lutte est difficile, parce que, dans cette société aristocratique, les hautes classes se laissent séduire par des doctrines romainement très subversives ; voyez, par exemple, les singuliers conseils que Philostrate, l'intime de Julia Domna et qui écrit pour son cercle, met dans la bouche d'Apollonius de Thyane: il faut avoir le respect du sang humain et mieux vaudrait acheter la paix aux barbares que de le verser en faisant la guerre : Phil., Apoll., II, 2b.