Tolstoï, Le salut est en vous, p
après l'avoir animé de ses dogmes, purifié de sa morale et débarrassé des cérémonies sanglantes ' ; c'est lui, enfin, qui a été toujours le christianisme politique, celui des États, celui des princes et souvent celui des prêtres. Mais ce n'est plus celui de Tertullien, ni celui de Jésus. Celui-là cependant n'est pas mort : il s'est prolongé sous l'autre; des hommes comme Origène ou Saint Jérôme l'ont parfois relevé, de leur parole et de leur exemple, jusqu'au niveau du christianisme officiel; mais jamais pour longtemps et jamais pour tout le monde, car, si l'Église n'osait le désavouer complètement, puisqu'il était enfermé dans le Livre révélé, elle sentait que s'en encombrer dans sa lutte pour l'existence, c'était se condamner à mort. La vie monastique l'a sauvée de l'esprit du christianisme primitif, comme la tradition et le symbolisme l'ont sauvée du texte. Dans les couvents, les âmes vraiment chrétiennes, celles qui voulaient suivre, dans sa lettre et selon sa divine pureté, la vraie doctrine de l'Évangile, ont trouvé le seul asile qui leur convenait. Tertullien était né pour la Thébaïde : il se serait réfugié dans ses retraites s'il avait vécu deux siècles plus tard, quitte à en sortir de temps en temps pour frapper de son fouet les vendeurs qui avaient reconquis le Temple et retourner ensuite à son désert, désespéré de l'inutilité de son effort, gémissant sur l'abandon de Dieu et la décadence de son Église.