I. Duruy, Mém. sur les honestiores et les humiliores
2l8 CHAPITRE VIII
En définitive, nous nous trouvons en présence des problèmes qui sont le fonds et la matière même du socialisme. Nous en avons aujourd'hui écarté un, celui de la religion et résolu un autre, celui de l'esclavage ; ceux qui restent n'étaient pas posés par les anciens comme par nous et il nous faut y prendre garde. Pour ce qui regarde les chrétiens, nous rencontrons une autre difficulté ; on ne rêve de réforme sociale qu'à la condition de s'intéresser à ce qui se passe sur la terre et les frères en Christ faisaient effort pour ne s'intéresser qu'à ce qui se passait dans le ciel ; ils jugeaient les questions sociales indignes de leur souci et, s'ils y pensaient tout de même quelquefois, ils en parlaient le moins possible. Avant tout, admettaient-ils la notion préalable d'une société civile légitimement indépendante de leur propre communauté? Pouvaient-ils accepter la doctrine de Marc-Aurèle — celle de l'Etat romain — qui voulait que l'intérêt de l'individu, en se subordonnant à l'intérêt de la société tout entière, se confondît avec lui '? Pouvaient-ils même se sentir liés d'une solidarité sociale réelle avec les païens qui vivaient à côté d'eux dans l'Empire? En d'autres termes, avaient-ils l'impression d'être membres actifs et vivants de la société civile de l'Empire? D'abord, il est impossible à un chrétien d'admettre que l'intérêt de tous soit en même temps le sien dans la société païenne, vu que son intérêt à lui c'est de faire son salut, affaire toute personnelle. Tel serait sans doute aussi l'intérêt des païens et, si telle était leur préoccupation, son devoir serait de les aider autant qu'il serait en lui ; mais ils ont encore les yeux de l'intelligence obscurcis; ils ne voient pas leur intérêt où il est, ils le voient au contraire où il n'est pas et ils croient l'atteindre en s'abandonnant à l'idolàiric. Dès le moment qu'ils y tombent, le chrétien se sépare d'eux et, à la notion étatiste de la collectivité de l'effort humain et de sa cohérence nécessaire ', il oppose la préoccupation égoïste et tout individuelle du salut. Il devient donc aisément cet étranger du monde, dont parle Marc-Aurèle et pour lequel l'Empereur philosophe a tant de mépris '. Aux yeux de Tertullien, il n'y a donc pas, à proprement parler, de société civile ; clic ne saurait préoccuper le chrétien, parce qu'elle repose toute sur la loi et que la loi, œuvre humaine, est souvent en contradiction avec les exigences de l'œuvre divine du salut '. Aussi bien ce n'est plus