F. de Coulanges, Cité ant., les premiers chapitres
2. Il est essentiel de ne pas perdre cette idée de vue, si l'on veut saisir l'impossibilité d'intelligence réciproque qui se dressera entre les chrétiens et les magistrats romains; pour les uns et pour les autres, les mêmes mots n'auront plus le même sens; là où le magistrat ne verra que l'accomplissement d'une formalité civique utile, sérieuse, mais tout entière hors de la conscience, le chrétien verra un sacrilège, qui le souille en humiliant sa foi devant d'autres dieux que le sien.
Dès longtemps la religion de l'État avait dépassé la période de la foi et elle avait successivement subi les assauts de tous les scepticismes, depuis le temps où Ennius traduisait Evhémère. Pourtant elle avait vécu. D'abord les Romains étaient conservateurs des formes traditionnelles : ce que les ancêtres avaient cru pouvait n'être pas croyable, mais demeurait au moins respectable. En second lieu, au respect absolu, étroit, de ces rites, les ancêtres attachaient la faveur des dieux et ils soutenaient volontiers que la cité lui devait sa gloire ; on pouvait plaisanter en particulier sur cette naïve crédulité et s'égayer aux dépens des vieilles légendes, mais un bon citoyen se croyait tenu de leur garder en public une grande vénération. Au reste, la superstition, qui disparaît moins vite que la foi et s'arrange très bien de l'habitude machinale, maintint sans doute au cœur de plus d'un Romain de l'Empire, l'appréhension inconsciente de changer ce qui, en somme, avait jusqu'alors réussi à Rome. Peu d'hommes, sans doute, voyaient encore clairement que cette religion, vide pour eux, était le fondement véritable de la cité, mais la puissance du fait accompli et la logique de l'évolution romaine, si intimement liée à cette religion, s'imposaient aux plus irréfléchis avec une force suffisante pour que le respect civique des vieilles croyances s'en suivit naturellement.
Certes les sceptiques ne s'étaient point gênés pour bafouer les anciens dieux officiels'; mais il est vraisemblable que leurs doctrines n'avaient guère entamé les masses populaires. Il est de même probable qu'ils n'essayèrent pas de les vulgariser, car il leur arriva souvent de répéter, après Polybe, que les fictions religieuses étaient utiles pour le peuple, afin de lui imposer quelque crainte et, du même coup, de le maintenir dans une salutaire contrainte ". Aux deux premiers siècles de l'Empire, les grands dieux n'avaient peutêtre pas de nombreux fidèles dans les classes élevées ; en revanche, les petits en gardaient beaucoup parmi les petites gens et le culte des dieux des carrefours, celui des divinités protectrices des corporations, demeuraient florissants '. Enfin, la religion officielle, n'étant pas dogmatique, n'était point intolérante ; en exigeant pour elle-même le respect et la politesse en public, elle n'interdisait aux
1. Sans parler d'Ennius ni de Lucrèce, dont Finfluence semble cependant grande au i'"' siècle (Havct, Le christ., 11, p. i63), voy., Propercc, Elcg., 111, XI ; Manilius, III, 36, etc. Lucien tout entier et partie. Le dialogue des Dieux, intcuralemcnf, L'Assemblée des Dieux, pass. ; Jupiter tragique, pass. ; Jupiter cun/oitdii, not. i6-, Le Coq, 24; Sur les sacrifices, 1 ; 4; i5; etc.
2. Renan, Apôtres, p. 3^i, donne les références essentielles. ?. Marquardi. Culte, 1, p. i63.
citoyens Taccès d'aucune religion qui consentait à lui accorder ce minimum de déférence.
Depuis Auguste, un sérieux effort avait été tenté en vue de restaurer la vieille religion '; il avait été conduit, par la force des choses, suivant les vieilles habitudes religieuses de Rome, c'est-àdire qu'il avait surtout consisté à restaurer des temples, à rétablir d'antiques collèges sacerdotaux, à faire revivre des rites oubliés ou délaissés. Mais Auguste et ses successeurs, même Tibère, même Domitien et surtout les Antonins, s'étaient attachés à cette œuvre avec une application qui affirmait leur désir de favoriser la renaissance d'un véritable et profond respect de la religion des ancêtres'. Cette tentative, menée avec beaucoup de suite, avait évidemment, dans leur intention commune, une portée politique plus encore qu'un sens religieux; elle renouait les liens trop relâchés qui devaient unir l'ancienne et la nouvelle cité, suivant le mode le plus historiquement logique : le retour aux sacra fondamentaux de l'Etat. Cependant, il est vraisemblable que quelques Empereurs. Auguste et Tibère, par exemple, quelques philosophes politiques, comme Sénèque, auraient souhaité autre chose qu'une restauration extérieure de la vieille religion; ils auraient désiré glisser un peu de foi sous ces cérémonies rétablies et suivies par ordre, afin de fonder sur elle une morale publique et privée '. Mais, outre que la foi ne se décrète pas, il y avait quelque chose de contradictoire à vouloir restaurer la vieille religion dans son intégrité et à modifier son caractère, comme c'était le faire que de la charger de préoccupation et de soins qu'elle n'avait jamais connus au temps de sa splendeur. C'est pourquoi la restauration officielle de la religion romaine demeura, aux deux premiers siècles, presque uniquement