C. Celse, II
5. Voyez, par exemple, le raisonnement par lequel Tertullien, De baptismo; 19, essaie d'établir que le Christ a professe pour l'eau une estime particulière; nous voyons défiler tous les épisodes de sa vie au cours desquels il a pu en user ou en parler, etc. C'est du pur enfantillage.
6. Orig., C. Cetse, VI, 22, Celse fait le rapprochement et Origène proteste.
réduits, pour les expliquer, à accuser leurs rivaux de plagiat '; aujourd'hui même les confusions sont parfois difficiles à éviter'. Tout au plus la révélation chrétienne avait-elle quelque chose de plus complet, en ce sens que, tenant une solution prête pour toute question métaphysique ou morale, elle se fortifiait d'une théologie dès lors assez ferme et pourtant suffisamment souple pour se plier avec facilité aux exigences des esprits les plus divers. Considéré sous cet angle, le christianisme nous apparaît comme l'expression la plus complète et la plus souple du sentiment religieux des hommes du iii'= siècle ; il n'en faut pas plus pour expliquer son succès définitif. En attendant que le triomphe Justifiât, dans la pratique, son exclusivisme extrême, il n'était qu'une des religions subsistant dans l'Empire, comptant des fidèles dont il ne nous est pas possible d'évaluer le nombre, et excitant parmi les païens des sentiments divers '. Il a eu, si l'on veut, raison de ne point tolérer les autres, puisqu'en somme cette intransigeance, en le tenant en dehors du syncrétisme, lui a évité de se perdre en lui ; mais, aux yeux des païens, il demeurait religion de [prétentieux et de fous, qui, ne démontrant rien de ce qu'ils croyaient et méprisant tout le monde, méritaient d'être méprisés de tous '. Les moins éclairés d'entre les païens répétaient sottement des racontars qui n'étaient peut-être pas tous dénués de fondement ^ mais qui étaient au moins généralisés outre mesure et, par conséquent, exagérés. D'autres, s'élevant plus haut, reconnaissaient aux chrétiens de réelles qualités morales, mais trouvaient intolérables et choquants
1. Justin, I ApoL, 66; Tert., De baptis., 5 ; De praescr. haer., 40.
2. Nous avons donné quelques références essentielles sur cette question p. 237, n. I.
3. Je cite seulement quelques références caractéristiques, car la question, prise en elle-même, demanderait une étude assez minutieuse et tout à fait hors de proportion avec une note : Tac, Ann., XV, 44; Hist.jY, 5; D. Cass.^ XXXVII, 17; Suet., Néron, 16; Athén., Leg., i; Justin, I ApoL, 20; Tert., ApoL, 9 ; 49 ; Passio SS. Pionii, etc., VI-XI ; Pass. SS. Perpet. et Felic, XVIII, Eus., H. E., VI, 5 ; Le Blant, Actes des Mari., p. 81-82. Ces textes divers établissent l'existence, parmi les païens, de sentiments de haine contre les fidèles; en voici quelques autres qui prouveraient au contraire la sympathie : Eus., H. E., VI, 5 ; Pontius, Vita et pass. S. Cypr., XV; Acta SS. Friictuosi, etc., III ; Pass. SS. Theodoti, etc., XIV; Pass. S. Mariae, XI, ap. Baluze, MiscelL, I, p. 28.
4. Tatien, Adv. Graec, 21, dit qu'il a voulu montrer quelle injustice il y a à vouloir comparer la doctrine qui mène au vrai Dieu avec les opinions des hommes qui se plongent dans la matière et la fange : Et; u).-r;v ic*l pôpêopov.
5. Je me contente également de quelques références essentielles : Athen., Leg., 32; Orig., C. Celse, VI, 24; 27... La plupart des mauvais bruits semblent simple généralisation d'excentricités d'hérétiques : Irénée, Adv. omn. haer., I, 6, 3;Clém. Mcx.,Stvom., II, 20, ii8;5/row., III, 2, 10; August., De haeres., VI; VII; XII, XXXI ; XLII, XLVI ; De moribus Manich., II, XIX, 70; Epiphane, navap: ov, Haeres., XXVI.
leur prétention à l'exclusivisme, et leur dédain absolu pour ce qui n'était pas eux. D'autres, enfin, considérant, en quelque sorte philosophiquement, les dogmes, les jugeaient enfantins, ridicules, ou simplement mal fondés. Dans tous les cas, la résultante ultime de ces divers sentiments anti-chrétiens, était le mépris, la pitié et quelquefois la haine.
L'Etat, en tant que gardien de la société, se plaçait à un point de vue particulier. Peu lui importait que le christianisme eût tel ou tel dogme ; il s'inquiétait seulement de quelques inconvénients socialement très graves qu'il lui paraissait présenter. Cette religion absolue refusait toute concession et même toute déférence aux autres religions, sans excepter de son mépris la religion officielle; devant elle la tradition, la coutume, même la loi disparaissaient; elle plaçait les exigences de la conscience au-dessus de tout, et elle ne se souciait pas qu'un des fondements essentiels de la société disparût du coup. Elle faisait plus; non-seulement elle méprisait ouvertement toutes les religions qui différaient d'elle, mais elle considérait que les attaquer sans relâche, constituait sa tâche principale. Elle le disait aussi haut que possible, dût-il sortir de sérieux désordres de la proclamation de ses opinions subversives. Elle ne prétendait pas, comme la religion judaïque, enfermer ses idées singulières dans les limites étroites d'une petite communauté ; au contraire, elle s'ingéniait à une propagande effrénée dans toutes les classes de la société; elle se présentait comme la religion naturellement réservée à tous les hommes. Elle se plaçait, en un mot, et d'elle-même, hors la loi et affirmait très haut qu'elle tenait à y être ; l'État ne pouvait faire autrement que de l'y laisser et la persécution devenait ainsi comme une nécessité sociale, à laquelle pourtant l'État se déroba, semble-t-il, aussi longtemps qu'il le put '.
Ces idées se préciseront d'elles-mêmes si nous nous arrêtons un instant sur les opinions que les chrétiens en général, et Tertullien en particulier, professaient à Tégard de la religion romaine.
Au point de vue strictement religieux, une étude de la religion païenne, c'est-à-dire de toute religion qui n'était pas la chrétienne, comportait, pour les chrétiens, plusieurs problèmes tels que ceux de l'origine des dieux, de leur véritable nature, du sérieux et de l'étendue de la foi païenne, du sens de la représentation figurée ou symbolique des dieux, de la réalité de leurs manifestations humaines par les oracles et les prodiges, enfin, de la portée de leurs
I. Les chrétiens se plaignent d'ailleurs de cette intolérance, qui ne porte, disent-ils, que sur eux : Athén., Lcg., I, 14; il se peut qu'ils n'en voient pas les raisons comme nous.
révélations mystérieuses, si ron veut, de la valeur philosophique et cosmogonique des mystères. Au point de vue social, ces problèmes se réduisaient, en somme, à trois principaux : Qu'était et que valait le paganisme considéré comme fondement premier de l'État et de la société civile? Qu'était-il et que valait-il, considéré comme fondement de la famille? Enfin, quelle était sa valeur et sa portée morale, à quelle conception pratique de la vie morale pouvait-il conduire ?
Il est clair que la solution des problèmes purement religieux déterminait, dans l'esprit des chrétiens, le sens de la solution des autres. En les examinant, ce n'était pas seulement à la religion officielle qu'ils se heurtaient, mais aussi aux religions orientales qui, en théorie, exclues de l'Etat romain, comme de la famille romaine, se retrouvaient toutes quand il s'agissait de la pratique courante et de la morale. La liaison entre les divers problèmes est donc telle qu'il est impossible d'aborder les uns sans les autres.
Tous étaient posés depuis longtemps ', plusieurs mêmes depuis plusieurs siècles, et avaient été mainte fois agités par les penseurs. Tous s'étaient nécessairement précisés dès que l'inévitable conflit entre le christianisme et la société païenne s'était accentué. C'est pourquoi les sentiments de Tertullien ne pouvaient guère être, en la matière, très spontanés ; les fondements d'une opinion chrétienne étaient déjà jetés avant lui.
En mettant à part les dieux animaux « qui volent le contenu des écuelles et lèchent les assiettes "" », les chrétiens professent des opinions assez différentes sur l'origine et la nature des dieux du paganisme. Les uns soutiennent que ces dieux sortent tous de la fertile imagination des démons : les esprits impurs savaient, l'ayant appris des prophètes, qu'un jour le Christ viendrait sur la terre; alors ils avaient inventé les dieux, fils de Jupiter, afin d'abuser les hommes, de leur faire négliger les prophéties et de .les perdre avec eux. Ils ont fait plus : ils ont tenté de les tromper davantage, en imaginant des dieux qui semblaient accomplir telle ou telle prophétie : l'histoire de Bacchus, celle de Bellérophon^ celle de Persée, celle d'Hercule, celle d'Esculape, n'ont pas d'autre sens. Mais l'inintelligence des démons à l'égard des prophéties
1. Voyez particulièrement sur le problème si complexe de l'origine des dieux, tel que se l'étaient posé les philosophes et les penseurs grecs : Decharme, Mythol., Introd., p. vi et s.