De Civ. Dei, V, i
8- De Civ. Dei, IV, 4 : Remota itaque justitia quid sunt régna, nisi magna latrocinia .-' Quid et ipsa latrocinia quid sunt nisi parva régna?
l6 CHAPITRE PREMIER
chrétiennes consacre seulement le fait de la légitimité de l'Empire, mais que la seconde exprime une opinion sur lui ; or, c'est précisément de cette opinion que dépend l'attachement que ses sujets ont ou n'ont pas pour lui.
L'éternité romaine ne fut pas plus discutée par les chrétiens que la légitimité de l'Empire, au moins dans les limites où Tertullien l'acceptait. Un jour vint pourtant où les faits donnèrent au dogme politique de l'éternité un sérieux démenti. Saint Augustin, par exemple, vit les Goths saccager Rome, en 410, et fut témoin de la grande débâcle qui fit tomber les dernières illusions. Il rappelle les vers fameux où Virgile avait prédit à sa patrie une vie éternelle ' et, non sans une ironique tristesse, il fait remarquer qu'ils ne pouvaient être l'expression de la pleine vérité, car jusqu'ici tous les royaumes de la terre ont péri tour à tour \^Cependant, dit-il ailleurs -^ si Rome a été pillée elle n'a pas été détruite : Job a connu des malheurs plus grands et l'enfer en réserve de plus affreux. Les tribulations de la Xille sont utiles au chrétien pour l'aider à persévérer dans la foi et à s'y affermir. Le propre du christianisme et une de ses forces est de tirer des consolations des pires malheurs et de trouver un sujet d'édification là où le commun des hommes voit une catastrophe publique ; la fin de l'Empire était néanmoins proche et, contrairement à ce qu'avaient cru si longtemps les chrétiens, elle ne devait pas être, du même coup, la fin du monde.
L'universalité romaine ne pouvait guère être contestée par les chrétiens autrement que d'une manière détournée, c'est-à-dire en plaçant, comme le fait Tertullien, au regard du rêve romain, celui de l'universalité chrétienne. A tout autre point de vue, les fidèles risquaient de s'égarer dans des polémiques politiques que tout éloignait de leurs préoccupations. Aussi bien n'ai-je rencontré qu'un seul texte chrétien orthodoxe où l'universalité romaine fût directement contestée : « Onsaity nous dit Eusèbe, que Vespasien ne fut que le souverain de Rome et non celui de tout l'univers. » Le souverain de l'univers, c'est le Christ et nul autre '. Nous sommes, il est vrai, en présence d'un trait destiné à accentuer la souveraineté du Christ, la première proposition préparant la seconde, mais cette explication n'atténue point la force de la remarque d'Eusèbe.
Sans doute Theurc sonna où rÉglise, victorieuse de l'Empire et
I. Georg., 11,498 : non res romanae pcritura rcgua. ^-2. Sermo.CV, 10 et 11.
3. Sermo de Urbis excidio, passim. Evidemment l'illusion est tenace.
4. Eus., H. E., l[\, 8 : '.\aV oJx â-isr,; y^ (olxo'jijLfvr,;) o'jtoî r, [jlcvt,; t.oHs tt,; -j-b 'Pw;j.aiou;. Nous ne savons trop ce qu'il pouvait y avoir dans les apocalypses gnostiques.
désormais appuyée sur lui, aurait consenti à couvrir les prétentions romaines de son propre rêve œcuménique '; mais il était trop tard. L'Empire entrait déjà en agonie et il était prudent, pour qui voulait accepter la vie sans lui, de ne point fixer ses espoirs à une existence si menacée. Quelques vers de Prudence nous laissent entrevoir ce que les chrétiens purent penser de TEmpire quand son gouvernement se fut mis au service de l'Église \ Le Panégyrique de Constantin, rédigé parEusèbe, ou simplement le jugement de Grégoire de Tours sur la fortune de Clovis ^ nous montrent ce qu'ils ont pensé du bras séculier bien employé. Après le triomphe, tous les blâmes s'adoucissent ou disparaissent et l'on voit s'affirmer cette idée, extraordinaire, mais inséparable du christianisme primitif, que peu importe par quels hommes se manifeste Dieu; que, plus indignes sont les ouvriers qu'il choisit, plus haute et plus probante est l'œuvre qu'il accomplit par eux.
Il nous faut toutefois nous demander si les sentiments qu'expriment à l'égard de la domination romaine et de ses prétentions, les docteurs, les évéques, les écrivains en quelque sorte officiels du christianisme, furent bien ceux de la masse chrétienne. Il est a priori vraisemblable que l'âme simpliste du peuple, dégagée à la fois des influences littéraires qui perpétuaient dans l'école les vieilles traditions romaines et de la prudence des hommes en vue, qui tempéraient toujours plus ou moins leurs négations, se dégagea plus vite et mieux que leur esprit des sentiments convenus à l'égard de Rome. Malheureusement, les textes précis nous manquent pour
1. Nous rencontrons dans Prudence, par exemple, des vers qui rappellent tout à fait le couplet si connu de Claudien : Haec est in gremium victos quae sola recepit..., les voici :
Deus undique gentes
Inclinare caput docuit sub legibus idem. Romanesque omnes fieri, quos Rhenus et Ister Quos Tagus aurifluus, quos magnus inundat Iberus ; Jus fecit commune pares et nomine eodem Nexuit et domitos fraterna in vincla recepit.
(Prud., Contr. Symm., vers 5oi et s.)
2. Prudence, Peristeph., Hymn., 2, strophes 2 et 3. Il s'agit du martyre de saint Laurent qui a illustré la ville qui l'a vu :
Reges superbes viceras Populosque frenis presseras, Nunc monstruosis idolis Imponis imperii jugum.
Haec sola durât gloria Urbis togatae insignibus Feritate capta gentium Domaret et spurcum Jovem.
3. Greg. Tur., Hist. Fr., II, XXIX, 35 (p. 69 de l'éd. Omont) : Prosternebat enim cotidie Deus hostes eius sub manu ipsius et augebat regnum eius,eo quod ambularet recto corde coram eo et faceret quae placita erant in oculis eius.
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atteindre Jusqu'au vrai peuple chrétien, pour deviner quelque chose de ses impressions et de ses passions. Les Actes des Martyrs nous donnent bien quelques renseignements, mais il n'est guère possible de fonder solidement sur eux une opinion d'ensemble. Toute cette catégorie de documents est, en l'espèce, médiocrement sûre; les pièces sont, d'ordinaire, mal datées; elles ont été souvent rédigées ou remaniées très postérieurement aux événements qu'elles racontent; enfin, elles ne nous montrent guère que des exagérés, des chrétiens d'exception placés eux-mêmes dans des circonstances si exceptionnelles qu'elles expliquent et excusent les pires excès de langage '. Cependant je n'ai rien vu dans les Actes dignes de foi qui nie franchement et dans les termes la légitimité de l'Empire, ou l'universalité ou l'éternité romaines ; rien non plus qui suppose que le patient souhaite la fin de Rome. La seule indication précise que je connaisse nous est fournie par Commodien ; quoique unique, elle est importante à plusieurs points de vue. Commodien est un peu plus bas que Tertullien dans le iii« siècle; c'est un évêque et vraisemblablement un évêque d'Afrique ''; il a subi l'influence de l'esprit et des doctrines de Tertullien '^ et il s'est adressé uniquement au peuple, oubliant, pour lui plaire, toutes les corrections, celle du langage, comme celle de la grammaire ou de la métrique. Il est donc vraisemblable qu'il a entretenu son public de choses qui devaient lui être agréables, d'idées qui étaient les siennes '. Or, Commodien n'aime pas Rome ; il prévoit avec plaisir le temps de
1. Saint Augustin appelle ces répliques violentes « lés flèches de Dieu lancées par les Saints à la face des persécuteurs » ; Enarr. in Psalm., XXXIX, i6. On en trouvera de notables exemples dans Le Blant, Actes des mart., ch. V, pp. 33 et s.; j'aurai moi-même occasion d'en citer plus bas quelques-uns. Il convient dès l'abord de remarquer que beaucoup sont d'une authenticité très douteuse et que les plus nombreux comme les plus violents se rencontrent, en général, non pas dans les Actes des martyrs, mais dans les œuvres des écrivains chrétiens, surtout ceux de l'Eglise triomphante. Voy. Cyprien, Ad Demetrianitm, i; Hilarius, Contra Constant, imper., 5; ii ; etc.; Pseudo-Lactance, £)e morte
persec, 4; Prudence, Péristeph., H. m, vers 126 et s. ; etc.
2. Boissier, Commodien, ap. Mélanges Renier, p. 58 et s. (1887) et l'Introduction de l'édition Dombart (Corpus de Vienne, t. XV).
3. Gennadius, De? vir ilL, i5 : TcrtuUianum etLactantium et Papiam auctores secutus moralem sane doctrinam et maxime voluntariae paupertatis amorem prosccutus studentibus inculcavit. Le témoignage de Gennadius est d'ailleurs superflu; il suffit de lire les Instructiones et le Carmen Apologeticum, pour avoir l'impression très nette d'un Tertullien à la fois simplifié et exagéré, mis au point pour des hommes grossiers.