August., De bono viduitatis, IV
4. L'Eglise, là comme ailleurs, penchera officiellement vers la pratique la moins intransigeante; mais, là comme ailleurs également, elle ne rencontrera pas, chez tous les fidèles, unanimité d'interprétation et d'inclination ; il lui faudra, à la fois, maintenir en quelque manière l'exaltation théorique de la plus grande pureté et détendre, par une tolérance hautement atlirmée, ceux des chrétiens qui ne pouvaient suivre que les préceptes les plus indulgents à leur faiblesse. Les docteurs affirment donc la légitimité de-& secondes noces; S. Augustin avoue même qu'il ne voit aucune raison solide de condamner les troisièmes, les quatrièmes noces, etc.; il les juge peu convenables, mais c'est une opinion toute personnelle [De bono viduit., IV, 6; XII, i et s.). Voy. de m. Ambros., De viduis, II, 10. — En même temps, on affirme la supériorité morale de celui qui ne s'est marié qu'une fois, en interdisant les fonctions de l'épiscopat, et même de la prêtrise, à ceux qui ont contracté deux mariages. {Const. Apost., VI, 17.) On s'efforce de détourner les veuves d'une seconde union, en leur vantant les avantages de leur liberté. [Hieron. , Ep. CXXIII, 11, Ad Agenidiiam; Ambros., De viduis, Ili, 2; X, 69; Zeno, I, Tract., XVI; Const. Apost., III, 2.) On essaie, en tous cas, de borner la tolérance à un seul remariage; un troisième mariage, disent les Const. Apost., III, 2, prouve de l'intempérance; plus de trois, c'est manifestement de la fornication pure et de l'indiscutable dévergondage. Celte thèse demeurera celle de l'Eglise grecque : Psellos, I, ap. Bréhier, Le schisme grec, pp. 3y et 39. — Celle de l'Eglise latine est très clairement exprimée par S. Ambroise, De viduis, X, 68 : Quod
En proscrivant les multiples noces successives, Tertullien interdit, cela va de soi, les multiples noces simultanées. Jadis les patriarches ont bien eu plusieurs femmes à la fois, mais Dieu voulait alors que le monde se peuplât vite : la tolérance qu'il avait accordée n'a plus de raison d'être '. Aujourd'hui, le polygame se ravale au-dessous des bêtes, qui savent être monogames. Est-ce que Dieu a commandé à Noé d'enfermer dans l'arche plus d'un mâle et d'une femelle de chaque espèce ^? La polygamie, c'est le crime qu'il convient de placer immédiatement après l'homicide ''.
Tertullien ne s'est point préoccupé des obstacles que l'Église oppose aux unions entre parents; le mariage, en lui-même, ne l'intéresse pas assez pour qu'il insiste sur ses détails quand l'occasion ne l'amène point à en parler. Il ne traite pas non plus longuement la question des mariages mixtes *; mais un texte suffit à établir qu'il les réprouve, parce qu'ils sont inavouables devant Dieu et qu'ils mettent un fidèle en contact permanent avec un idolâtre, c'est-àdire avec l'idolâtrie \ Ce texte est, d'ailleurs, confirmé par celui où Tertullien autorise les secondes noces du païen converti, veuf
tamen pro consilio dicimus, non pro praecepto imperamus, provocantes potius viduam quam legantes ; neque enim prohibemus secundas nuptias, sed non suademus. Alia est enim infirmitatis contemplatio, alla gratia castitatis. Plus dico, non prohibemus secundas nuptias, sed non probamus saepe repetitas ; neque enim expedit quidquid licet. . . et vinum bibere licet, sed piurimum non decet. . . 69 : Licet ergo nubere, sed pulchrius est abstinere. — Les inscriptions chrétiennes témoignent d'ailleurs du prix que certaines personnes attachaient à l'unique mariage gardé au-delà delà mort. Le Biant, Inscr. chrét., I, p. 401, montre qu'on employait assez souvent, en ce cas, le mot très expressif de Virginius, Virginia^ qui serait l'équivalent du iMonogamiis de Tertullien, De monog., 5 et 6 et de VUnivira des païens; voy. le n° 295 du recueil et le développement du thème dans une cpitaphe de Fortunat, n" 643 de Le Blant, vers I 1 :
Connubio iunctus simili, sed coniuge rapta, Stans in amore Dei, non fuit alter amor.
Au leste, il paraît bien que les recommandations de l'Eglise ont été peu efficaces et que le partage qui s'est fait entre les tidèles, sur leur application, a surtout été affaire de tempérament. Cela se devine par exemple à la mauvaise humeur de S. Zenon (I, Tract., V, 4) ; il fait même, en passant, un joli tableau de la femme qui se marie, perd son mari, se désole, renonce à tout, puis peu à peu revient à la vie, renaît à la toilette, et cherche un autre parti.