‹ TertullienChapitre 299 sur 561 · I. F. de Coulanges, Cité antique, pp. 62 et s · texte numérisé non relu

I. F. de Coulanges, Cité antique, pp. 62 et s

LA PROPRIÉTÉ ET LA RICHESSE Sog

directes contre le principe de la propriété individuelle; je veux dire que jamais, à ma connaissance, le principe de la propriété n'y avait été discuté en lui-même et en dehors de ses applications. On avait plusieurs fois établi; et ce n'était pas difficile, que la propriété était mal répartie et on avait cherché des remèdes divers à cet inconvénient. Les mesures agraires, par exemple, devaient pallier, autant que possible, la grande inégalité des fortunes, mais elles constituaient, en quelque sorte, un remède à côté du mal, puisque, loin de toucher à la propriété privée, qui était mal répartie, elles s'efforçaient seulement de multiplier le nombre des propriétaires, par un partage entre les pauvres de tout ou partie des terres publiques. On avait vu aussi s'affirmer une sorte de socialisme spoliateur, plus violent que bien fondé, au cours des grandes crises de la fin de la République; les cites grecques avaient déjà donné des exemples de ces excès ' ; mais ces modifications brutales de l'équilibre social n'avaient jamais eu d'autre justification que l'avidité, la passion politique, le désir de poursuivre aussi loin que possible des vengeances privées, et celui de récompenser, aux dépens d'ennemis, des amis ou des serviteurs. Il est trop clair que l'échange violent et involontaire des propriétés privées ne modifiait réellement pas le principe de la propriété; il ne faisait que léser les droits d'un propriétaire, en y substituant arbitrairement ceux d'un autre. Il est toutefois évident que la question du principe de la propriété s'était indirectement, mais nécessairement posée. Il suffisait, en effet, d'admettre que la propriété était mal répartie pour être amené à se demander pourquoi. Un esprit bien fait ne peut pas se déclarer satisfait quand il a découvert par quelle suite de circonstances la propriété en est venue à être mal répartie, et il se demande si le fait d'attacher la propriété à une personne, à l'exclusion de toute autre, est quelque chose de rationnel, de logique et d'humain, et c'est alors le principe de la propriété individuelle qui est mis en discussion. Ce n'est pas par ces voies que nous procédons aujourd'hui : la question du principe de la propriété individuelle et celle de sa répartition présente, constituent, pour nous, deux problèmes différents, liés sans aucun doute, mais que nous pouvons cependant envisager l'un sans l'autre. Quand même la propriété serait présentement répartie d'une manière plus équitable, la solution collectiviste de la question sociale pourrait perdre des partisans, mais elle subsisterait toujours en elle-même ; ce qui revient à dire que nous en sommes venus à isoler les principes et à les discuter en dehors des faits. La

I . Polybe, XV; 21 ; F. de Coulanges, Cité ant., pp. 410 et s.

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société romaine n'en était pas là et le problème du principe de la propriété y était encore inséparable de celui de la répartition de la richesse. Dans cette société, la richesse était répartie d'une manière très inégale entre les hommes ; la propriété était toute aux mains d'un petit nombre d'entre eux, à l'exclusion des autres, et cette inégalité créait un abîme entre ceux qui possédaient avec excès et ceux qui n'avaient rien. L'écart n'était adouci par aucune transition, puisqu'il n'existait plus, à proprement parler, de classe moyenne et qu'en dehors des riches, il n'y avait guère que les pauvres. Si nette était la séparation entre eux que le droit finissait par la consacrer, et que la distinction bien connue entre les honestiores et les humiliores était, en quelque sorte, la légalisation de l'inégalité des fortunes. Donc, en partant simplement de l'inégalité dans la répartition de la richesse, on y pouvait chercher un remède et on en venait ainsi à toucher, plus ou moins, au principe fondamental de la propriété, lequel, s'il ne Justifiait pas l'inégalité, du moins la garantissait. Que les uns fussent satisfaits d'être riches et les autres mécontents d'être pauvres, que les premiers désirassent garder leur fortune et les seconds la leur prendre en tout ou partie, cela est naturel; mais, s'il y a déjà un abîme entre le mécontentement, l'envie et la revendication, il y en a un autre entre celle-ci et une théorie socialiste. Le grand danger auquel nous sommes exposés, quand nous essayons de retrouver, dans l'histoire ancienne, les questions qui tiennent le premier rang dans la nôtre, c'est de nous laisser duper par des mots et de conclure trop vite de ressemblances apparentes à des identités très fausses. On conçoit encore, cependant, et c'est pour nous une remarque essentielle, qu'il fût possible aux hommes du ii'' siècle de s'élever Jusqu'à la discussion d'un principe social primordial, en partant, Je suppose, d'un principe religieux absolu, susceptible d'être transposé et adapté aux questions purement terrestres. Le christianisme, par exemple, s'offrait également à tous les hommes; il reposait donc sur la conviction préalable de leur égalité devant le Christ et il proclamait la communauté des biens spirituels. On conçoit qu'il ait pu faire un pas de plus et qu'il ait également proclamé l'égalité naturelle, en même temps que la communauté des biens temporels.

Avant que d'essayer de voir si TertuUien est allé Jusque là, il nous faut examiner : losi les païens avaient été assez frappés de l'inégalité de la répartition de la richesse pour remonter au principe de cette répartition et chercher un remède radical à son injustice; 2" si les chrétiens avaient Jamais, avant TertuUien, suivi jusqu'à ses extrêmes conséquences logiques et humaines, le prin-

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cipe premier de l'égalité, sur lequel se fondait leur religion. 11 nous est malaisé, d'ailleurs, d'élucider ces questions, caries documents que nous possédons pour le faire sont rares et douteux. Comme il est naturel, ce sont surtout des réflexions de philosophes et il est quelquefois difficile de faire le départ entre le degré de fantaisie, le caractère personnel de ces opinions et la réalité du mécontentement, la généralité et la profondeur de la revendication qu'elles peuvent exprimer. Il y a bien aussi, pour nous éclairer, quelques incidents rapportés par les historiens; mais je répète qu'un mouvement tumultuaire violent, une sorte de réflexe de la misère, ne saurait être considéré comme un mouvement socialiste et comme la preuve qu'une question sociale est réellement posée. Je prends un exemple : Philostrate nous raconte qu'un jour, à Aspende, en Pamphilie, une famine survint parce que quelques riches avaient jugé à propos de faire une spéculation sur les grains; ils avaient accaparé tout ce qu'il s'en trouvait dans le pays, et ils en faisaient commerce au dehors ; le peuple affamé se leva contre le gouverneur, qu'il rendait responsable de ses maux et il allait lui faire un mauvais parti quand Apollonius de Thyane parut et apaisa la sédition '. Ce n'est pas là un mouvement socialiste; c'est la protestation violente d'estomacs vides. Je sais bien qu'il y a de cela au fond des querelles sociales, mais il y a aussi autre chose, que Philostrate ne voit pas, ou ne montre pas, dans la sédition d'Aspende. Il ne serait pas difficile de trouver d'autres faits du même genre, antérieurement à TertuUien ". Il ne serait pas non plus difficile de relever, dans les écrits des philosophes, des réflexions qui sont la directe condamnation de la société romaine, de son régime de propriété et de son inégale répartition des richesses; mais elles ont un caractère à la fois personnel, spéculatif et moral, qui les place hors du domaine de la pratique. Voyez, par exemple, les opinions exprimées par Sénèque dans "ses Controverses ; il n'est pas tendre pour la richesse ; elle est, à ses yeux, fragile et instable ; elle ruine l'honnêteté et la piété, elle fait les mauvais pères et les mauvais flls, elle pousse les hommes les uns contre les autres, alors qu'ils sont, en réalité, d'une même famille et d'un même sang. C'est fort bien, mais à quelle solution s'arrête le philosophe? A aucune; il exprime des regrets peut-être sincères et il constate des faits fâcheux; pas davantage ; et, sans doute, ne verrait-il au mal social d'autre remède que celui qu'Apollonius enferme dans cette prière : « Je demande

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