‹ TertullienChapitre 301 sur 561 · Satiirn · texte numérisé non relu

Satiirn

opulence qui se donne en aveugle. N'est-il pas insupportable de voir un homme se rouler sur la pourpre et vivre dans les délices quand le pauvre ne songe, à toute heure du jour, et même en rêve, qu'au moyen de gagner quatre oboles, pour se faire une maigre soupe'? Ce qui est exaspérant surtout, c'est que les riches veulent tant de richesses pour eux seuls ; si encore ils en faisaient part à ceux qui n'ont rien et jetaient sur eux quelques gouttes de leur or '! Mais ils s'en gardent bien et l'humanité ressemble à un acteur qui arriverait en scène avec un haut cothurne à un pied et rien à l'autre; il boiterait lamentablement; elle boîte, elle aussi, posée qu'elle est sur le cothurne des riches et le pied nu des pauvres '. « O maître, s'écrie le prêtre de Kronos, ne veux-tu pas faire cesser tout cela et rétablir l'égalité *? » C'est à elle, en effet, qu'il en faut revenir, à l'égalité qui mettrait tous les hommes à la même table, où chacun mangerait à sa guise et à sa faim \ Il ne peut être qu'un seul remède à tout le mal humain : remettre les biens en commun et les partager de nouveau d'une manière égale ^ Kronos en frémit '. J'ai laissé volontairement tomber tout le hors-d'œuvre littéraire et plaisant dont Lucien entoure ses idées et qui peut affaiblir non leur sens, mais seulement leur effet sur le lecteur \ Il est clair, au moins, que Lucien voit le problème social et qu'il en conçoit, du même coup, une solution rationnelle, sinon pratique. Deux réflexions, qu'il fait en passant et qui sont tout à fait selon le raisonnement populaire, me semblent particulièrement suggestives. Celle-ci : « Si encore, disent les pauvres, ils n'avaient pas plus que nous, nous nous consolerions d'être misérables! » Et cette autre : « Si encore ils nous donnaient quelque chose! » Je ne crois pas que Lucien ait inventé cela et que les Saturnales ne soient qu'un simple marivaudage littéraire sur un thème passablement triste; je crois qu'elles sont l'écho de plaintes profondes, de sentiments réellement et sincèrement exprimés, au 11^ siècle, par ceux qui n'avaient rien. Peut-être bien ces sentiments sont-ils plus grecs que romains, la sportule étant, sans doute, moins

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