Clém. Alex., Strom., III
revenus à elle dans cet esprit, le socialisme est né en eux sous une forme quelconque. Vaudois et Frères du libre esprit, au Moyen Age ', travailleurs anglais du xiv^ siècle % paysans allemands du xvi«, ou niveleurs du xvii^, tous ont pu trouver dans la Bible la justification et la formule première de leurs revendications. Mais ils y ont trouvé ce qui n'y était vraiment pas; ce n'est qu'en élargissant le sens de quelques formules, c'est-à-dire en les faussant, qu'ils ont pu s'en autoriser pour essayer de modifier la société terrestre. Ce faisant, ils ont été hérétiques ; l'Église n'a Jamais hésité à le proclamer, et, non seulement l'Église, qui, devenue vite puissance privilégiée dans ce monde, a pu avoir intérêt à y soutenir les privilèges, mais la saine tradition chrétienne, qui a toujours su maintenir la distinction entre les obligations religieuses de sa loi et les principes sociaux. La petite société ébionite de Jérusalem, déjà ébranlée par Saint Paul, fut vite reléguée au second plan et, bientôt rejetée de l'orthodoxie, fut considérée comme le premier foyer d'hérésie qui ait lui dans la foi. Le communisme primitif devint d'ailleurs inacceptable lorsqu'il entra dans l'Église des riches, qui voulaient bien être chrétiens, mais se refusaient à faire l'abandon de leur richesse \
1. Pastofj Hist. des papes, I, p. iSg et s. de la trad. française et Schmidt, Hist. de r Eglise an moyen dge, p. 21 5 et s.
2. André Réville, Le soulèvement des travaillenrs d'Anglet. en i3Si, p. li.
3. Cette question est rendue pour nous très obscure par l'absence de textes précis et directs, surtout par le manque de chitTres. Il y eut, de très bonne heure, dans l'Église, des riches, au moins des hommes aisés; j'en vois une preuve dans l'existence même des catacombes : elles ont certainement coûté très cher à construire et à orner; la collecte de petites gens n'aurait assurément pas couvert les frais. Il suffisait, il est vrai, d'un petit nombre de donateurs riches et généreux. C'est justement ce nombre qui nous échappe : il me semble tout de même évident qu'il y eut des chrétiens riches dès le i" siècle. Il est toutefois remarquable que Tertullien {Ad iixor., II, 8), que M. Félix {Octav., 36) et que même encore Saint .lérôme [Prol., lib. III, Comment, in epist. ad Galat.) répètent que l'Église enferme peu de riches dans son sein. Il est trop clair qu'en valeur absolue, ce n'est plus vrai à l'époque de Saint Jérôme. Les Pères expriment trop souvent la crainte de voir les chrétiens s'attacher trop à la richesse (Cyprien, de Lapsis, 10 et 11), pour ne s'adresser jamais qu'à des pauvres. D'ailleurs, les textes ne manquent pas qui affirment la présence de riches dans l'Église bien avant Saint Jérôme (Eus., H. E., VII, 16 ; VIII, g, 6 et s. ; VIII, 1 1, 2). Au reste, le texte de Saint Jérôme me paraît porter en lui-même son explication : Ecclesia de vili plebccula congregata est, signihe que le gros de l'Église est composé de pauvres gens dont le nombre noie les riches et ne veut point dire qu'il n'y ait point de riches en elle. Tel est également, selon toute vraisemblance, le sens de VAd uxorem et de VOctavins. — Les Pères se sont demandé pourquoi les riches ne venaient pas en plus grand nombre et plus vite à la foi; Saint Cyprien, Ad Donat., 3 et 4, nous en donne la raison : c'est que la foi exige des renoncements qui coûtent à l'heureux du monde et le font hésiter. C'est également ce qu'entend Lactance quand il dit, Inst. div., VI, i, 18: eo fit ut paupcres et humilcs crcdant facilius quam divites; ils sont mieux
En définitive, de Saint Paul à TertuUien, l'Église a très clairement précisé l'interprétation qu'il convenait de donner à la fois aux maximes évangéliques et à l'application qu'en avait faite la première communauté chrétienne. Un certain nombre d'idées, qui ne varieront guère et qui déterminent pour ainsi dire la position sociale du christianisme, s'affirment déjà en elle :
1° Le principe de la propriété individuelle n'est pas contesté; seulement le fidèle qui possède a l'obligation morale de ne pas donner à son privilège un caractère trop absolu, de songer que tout est à Dieu et que tout passe. L'Église y songe d'ailleurs pour lui, et elle considère toujours qu'elle-même, et tous les frères en Christ, ont, sur les biens de la terre, un droit d'usufruit presque égal à celui de leurs véritables propriétaires '. Mais, et cela est essentiel, la législation humaine en la matière n'est pas attaquée et la mise à la disposition des frères des biens terrestres demeure toujours une
détachés des biens de ce monde, dont la jouissance rend la vertu amère (VIII, I, 20) : Virtutis autem via non capit magna onera gestantes. Il est d'ailleurs vraisemblable que la noblesse fit longtemps et volontairement une grande opposition au christianisme : Le Blant, Actes des Mart., Sect., II, § 97, p. 238, s. et notes. — Il ne s'ensuit nullement qu'il n'y ait eu ni riches ni nobles parmi les fidèles des premiers siècles ; à de nombreuses reprises, les textes nous en signalent. Il semble bien que, dès l'abord, le christianisme ait touché aux classes supérieures, que Saint Paul, au moins, ait eu quelques disciples dans la maison de Néron : Ep. ad Philip., IV, 22; Renan, Antéchrist, p. 1 1 et ss. et notes, qui donnent une abondante bibliographie; Antéchrist, p. 1^4 et s., sur le christianisme supposé d'Acte; Aube, Perséc. de l'ÉgL, p. 59. 'La.Passio de Saint Symphorien I, (Ruinart), nous le présente comme un homme de noble naissance et d'éducation soignée. Dès cette époque, la considération pratique de l'Eglise pour « les personnes bien » s'affirme : Renan, Egl. chrét., p. 3o8 et s. — La foi frôle de nouveau la maison impériale sous les Flaviens : Renan, Évang., p. i36, 225, 384; Rossi, Roma Sott., I, p. 188. Cependant, il est peu probable qu'il y ait eu, au milieu de la masse des fidèles d'humble origine, autre chose que de rares exceptions personnelles jusqu'à Commode; Renan, M. Atir., p. 453 et s. ; p. 458. Vers le temps de ce prince, la montée sociale du christianisme doit s'accentuer : Renan, AI. Aur., p. 287 et n. ; et, à l'époque d'Origène, il y a des hommes riches et de grande condition dans l'Eglise, en même temps que des femmes de haute distinction; C. Celse, III, 10 : v-aî ttIoûffioi -/.ai Tiva? TÛv £v' cz^tûixaTi, xal yjvaia Ta àêpà -/al eùyz'n^ à-oos/ovra: xoù; a-o xoû >vÔYO'j) ; l'auteur ne prétend pas qu'ils soient encore très nombreux : il y en a dans le nombre de ceux qui viennent à la foi (ô'.à tô sz'kr^^oi; twv T.porjzoyoïiévw"^ TwXôyu)); encore Origène a-t-il l'air de dire qu'ils se décident à peine à croire (vjv (lèv)... La question demeure obscure; mais il me semble qu'on peut fixer au moins les points suivants : 1°) Pendant les deux premiers siècles, il n'y a eu des riches dans l'Église qu'à l'état d'exceptions : la résistance antonine a retardé la pénétration des hautes classes par la foi; 2») Il y a eu un notable mouvement d'ascension après les Antonins, même dès Commode et au début du ni° siècle, parce que le désordre de l'État diminue l'action du gouvernement et favorise les chrétiens. La reprise des vieilles défiances ébionites contre la richesse, surtout la place que la question de la richesse et des riches tient dans les préoccupations de Clément d'Alexandrie, me semblent fonder suffisamment l'opinion que j'avance.