I . Renan, M. Aur. p
simple obligation de fraternité chrétienne, plus théorique que réelle.
2° Il ne faut pas s'attacher à la richesse ; ce serait compromettre le salut, qui ne saurait s'accorder avec les grandes préoccupations terrestres ', car Dieu et Mammon ne vont pas ensemble " et pourtant c'est une entreprise difficile que de se détacher de la richesse \
3° Il est peut-être plus prudent d'être pauvre, parce que l'état de pauvreté présente moins de tentations, et éloigne plus naturellement de la terre * que l'état d'opulence.
4° Le pauvre qui souffre ici-bas est particulièrement agréable à Dieu, qui aime qu'on lui offre la souffrance, et il est éminent à ses yeux : c'est pourquoi il doit être honoré \ Il est certain qu'on imagine plus volontiers le vrai chrétien sous les traits d'un pauvre que sous ceux d'un riche ^
5° Le riche doit combattre la funeste influence de sa richesse par l'aumône et la charité ; s'il en use ainsi, rien ne s'oppose à son salut \
1. Math., VI, ig et s. — Il y a des nuances dans l'expression de cette idée : il est clair, par exemple, que Saint Luc, tout en se ramenant en définitive à des prescriptions que notre formule embrasse, est l'ennemi de la richesse et qu'il est le plus ébionite des quatre évangélistes : Renan, Évang., p. 275. Il exprime, mieux que personne, la haine de ces petites gens de la première Église pour ceux qui s'attachent aux biens terrestres et servent Satan (XII, i5-2i ; VI, 24- 25 ; XVI, 19-25, etc.). 11 est très clair (Xll, 32-33) qu'il ne s'adresse qu'à la petite communauté chrétienne, arrivée — croit-il — à la veille du grand jour (IV, 6). En définitive, si violente que soit sa haine et sa défiance contre les riches, il ne s'agit toujours, dans ses invectives mêmes, que du mauvais riche et de la difficulté qu'aura le riche à faire son salut éternel : il ne songe pas à une critique, encore moins à une réforme sociale (Xll, 14). On peut, en interprétant ses paroles, leur prêter une portée sociale, mais il faut les fausser, en dépassant les limites qu'il leur a consciemment données. Toutefois, il demeure derrière Saint Luc tout une tradition de défiance contre le riche et la richesse (I Tim., VI, 17-ig). C'est à elle que se rattache, par exemple, Hermas, Pastor., not. Simil., I et 1 1 ; Simil., IX, 20; X, 4; c'est à elle aussi que se rattache Tertullien ; mais, quoique plus rigoureuse que la tradition sortie de Saint Mathieu, elle ne proscrit pas la richesse, non plus qu'elle n'écarte le riche du salut (Pastor, 5z»u7., Il), s'il emploie bien ses ressources [Simil. 1).
2. Math., VI, 24; XVI, 26; Luc, XVI, 23; Pseud. Clém. Rom., // Cor., VI.
3. Tel est le vrai sens des violences de langage de Saint Jacques et de Saint Luc, même de Saint Mathieu; ils s'adressent tous trois au fait qu'ils voient sous leurs yeux. C'est très net particulièrement chez S. Math., VI, 19 et s. ; XIX, 21 et s. (Histoire du jeune homme qui vient demander conseil à Jésus).
4. Clém. Rom., Epist. I, ad Virghics, VIII, sur l'avarice qui est une idolâtrie et, du même coup, la racine de tous les maux.
5. Jacques, II, 5 et s. ; Hermas, Pastor, Simil, X, 4, va jusqu'à dire que le riche est coupable de la mort du pauvre qu'il a laissé périr sans secours.
6. Taticn, Adv. Graec, 11, trace le portrait du chrétien idéal et il le commence ainsi : '^joliO^vjziw où 6é>vw • T:')\Ouxeï'/ où poûXo[xai. Le chrétien c'est, avant tout ; TsvTiî Sa xotl ô [isTptiixaTOi;.
7. Les préceptes d'aumône et de charité ont une portée générale, mais s'imposent plus strictement encore aux riches qu'aux autres hommes : / Tim., VI, 17-ig ; I Pétri, IV, 7. . oti àyi-r, xaAJ-XEt rJdfioi â;j.apx'.u)v. — I Joan, III, 17; IV,
6" Il n'y a point à s'étonner qu'il y ait des riches et des pauvres ; il n'y a pas non plus à s'en fâcher, ce sont là de terrestres contingences, dont la petite importance disparaît devant la grande préoccupation de la vie éternelle ', laquelle réserve aux bons la suprême récompense et aux méchants le suprême châtiment, sans tenir compte de leur condition d'ici-bas. Tout au plus certains chrétiens pensent-ils que Dieu voudra donner aux justes une compensation terrestre, et croient-ils à ce règne de mille ans qui permettra aux élus, avant le jugement, de jouir sur la terre d'une vie exempte de soucis et pleine de pieuses délices ^ Sous cette forme et sous l'autre, la compensation que la justice réclame à l'inégalité des richesses terrestres est toujours reportée dans l'au-delà de cette vie.
7° Les premiers chrétiens ont eu une piété merveilleuse parce qu'elle leur a donné la force de se détacher absolument de leurs biens et de les déposer aux pieds des Apôtres pour l'usage commun ; c'est un désintéressement dont peu d'hommes se sont montrés capables dans la suite. Cet exemple primitif demeure admirable et il serait beau de le suivre, mais personne ne dit que ce soit nécessaire et, de fait, personne ne le suit, en dehors de ceux qui sont épris d'un désir surhumain de sainteté '.
Voilà les principales propositions relatives à la propriété et à la richesse, qui semblent communément admises dans l'Église orthodoxe, vers le temps de Tertullien. Il n'y a donc en elles rien d'une attaque contre la propriété, contre la richesse en elle-même, non plus que contre sa répartition. Comme les philosophes, les chrétiens sont frappés de l'inégalité des hommes devant la fortune, et ils le sont d'autant plus aisément, qu'aux premiers âges du christianisme et même longtemps après que la foi est solidement fondée, les fidèles comptent surtout au nombre de ceux qui sont mal partagés sur terre ; mais si quelques philosophes considèrent volontiers, peut-être, que le communisme serait l'idéal, surtout en ce qu'il arracherait à la fois l'âme des riches et celle des pauvres aux soucis d'ici-bas, ils ne s'avancent point normalement jusqu'à proposer cette solution extrême comme un remède pratique aux vices sociaux. A l'époque où nous nous plaçons, ceux qui ont une telle
20 et s., Didaché, IV, 7 et 8, particulièrement net; Hermas, Pastor, Simil, i; Simil., IX, 20; X, 4; les dernières recommandations du Pasteur ont trait à l'aumône : « Car celui qui manque de tout dans la vie quotidienne est en grande nécessité » (X, 4).
i.Tatien, Adv. Graec, 11.
2. Voy. plus bas le développement sur le millenhtm dans la conclusion de cette seconde partie.
3. Ces idées sont surtout exprimées par Saint Cyprien, mais elles sont évidemment constantes parmi les fidèles.
audace font des hérétiques; plus tard ils feront des moines '. Comme les philosophes enfin, les chrétiens ne voient ordinairement d'autres remèdes à l'inégalité et à la misère des hommes que la patience ^, que la résignation à un mal très faible, comparé au bien du salut, que l'espoir d'une compensation dans l'autre vie, quand la mort aura rétabli l'égalité, et que l'aumône, pour aider les pauvres de Dieu à supporter la vie terrestre, pour être agréable aux yeux du Seigneur et pour permettre au riche d'entrer dans la cité de Dieu. La charité n'est pas même une obligation sociale; elle est seulement un moyen d'arriver au ciel pour celui qui la pratique.
m. — Nous pouvons maintenant comprendre ce que pense TertuUien du double problème de la propriété et de la richesse ; ses idées ont leur origine à la fois dans les opinions païennes et dans les traditions chrétiennes que nous venons d'examiner. Nulle part il ne se prononce ouvertement contre le principe de la propriété; un texte permettrait même de supposer qu'il la reconnaissait pleinement, si on ne pouvait y voir un simple mouvement oratoire sans portée réelle. En tous cas le voici ' : il s'agit des hérétiques auxquels, dit TertuUien, l'Église peut justement répondre : « Qui ètes-vous ? Quand êtes-vous arrivés et d'où êtes-vous venus? Que faites-vous sur mes terres, vous qui n'êtes pas miens? De quel droit, Marcion, fais-tu des coupes dans mes bois? Qui t'a permis, Valentin, de détourner mes sources? Qui t'a donné pouvoir, Appelles, de déplacer mes bornes? Mon bien est à moi. Et qu'avezvous donc, vous autres, à y venir semer et à y faire paître vos bêtes selon votre volonté. Mon bien est à moi. Il y a longtemps que je l'ai, je l'ai eu la première, j'en ai de bons titres, etc. » — Ces affirmations répétées de l'intangibilité de la foi orthodoxe, considérée comme propriété de l'Église, ne supposent-elles pas, a posteriori, l'affirmation du droit de propriété en soi ; je n'oserais le soutenir, car, en réalité, TertuUien n'aborde pas la question de la propriété en elle-même et pour elle-même ; tout ce que nous avons dit et de la façon dont cette question pouvait se poser pour ses contemporains, et des habitudes d'esprit de TertuUien lui-même, doit nous empêcher de nous étonner d'un tel silence. Il ne suppose pas que TertuUien ne se soit point préoccupé du problème, mais il prouve au moins qu'il ne s'est point directement élevé contre la propriété
1. Rapprochement très bien marqué par S. August. De haeres, XL.
2. Rapprocher particulièrcmeni Talien, Adv. Graec, ii, des conclusions de Lucien.