Ad uxor., II
4. Voy. Le Blant, La richesse et le christianisme à l'âge des persécutions.
que les heureux du monde n'étaient encore venus à la foi qu'en nombre restreint. « Il y a peu de riches parmi nous », dit Tertullien lui-même ' et tous les témoignages s'accordent pour établir qu'il a raison de le dire ". Alors, comme, d'une part, la vieille tradition fixe déjà son point de vue, que, d'autre part, il ne voit autour de lui que peu de chrétiens riches, il est naturel qu'il verse ses malédictions sur les heureux de ce monde. La richesse, à ses yeux, éloigne de la foi, car les riches jouissent du siècle plus complètement que les pauvres, s'y attachent davantage, et leur vie offre le perpétuel spectacle des joies maudites. Enfin, nous l'avons vu, tant qu'il n'y a eu absolument que des pauvres dans l'Église, les chrétiens n'ont pas eu de peine à renoncer à ce qu'ils n'avaient pas ; mais, dès que les riches y sont entrés, les choses ont changé et, invinciblement, leur présence a adouci les prescriptions évangéliques. La richesse porte en elle une force fatale qui finit toujours par agir sur les collectivités ; il n'est que d'isolés sectaires pour lui résister et, de bonne heure, l'Église abandonne l'esprit sectaire. TertuUien, qui le garde et dont le rigorisme instinctif se tourne si aisément vers la tradition primitive, ne peut aimer ceux qui l'ont fait modifier : Aussi sait-il trouver dans l'Évangile, et, au besoin, va-t-il chercher dans la rudesse de l'Ancien Testament, les textes qui accablent les riches '.
La réserve sous laquelle il consent à tolérer la richesse s'explique à la fois par la tradition, par cette idée naïve, mais si chrétienne, du rachat du mal par la compensation des bonnes œuvres, et, enfin, par une nécessité simple et impérieuse de vie. Tant que l'Eglise chrétienne n'a compté que peu de fidèles, gens de petits métiers, vivant bien chétivement de leur petite vie orientale, elle a pu se passer de la richesse; mais lorsque, s'étendant à l'Occident, se grossissant sans cesse d'hommes de médiocre aisance, elle s'est transformée en une vaste société de secours mutuels, force lui a été de chercher d'autres ressources que celles qu'elle tirait de petites offrandes de gueux; alors, elle a admis les riches dans son sein, elle a justifié la richesse, à la condition que ceux qui la possédaient appliquassent largement le précepte de l'aumône. Nous sommes évidemment, avec TertuUien, au milieu d'une période de transition, qui conduit de l'Église pauvre à l'Église riche, et le départ n'est pas fait encore entre les idées sorties de l'ébionismc de