Psalm., CXXXIl, i
cadre, ils perdent tout à fait le sens particulier que leur isolement leur prête. Nous savons pourquoi l'aumône, déjà tout à fait selon l'esprit du Christ et selon son enseignement, était devenue, pour l'Église, une nécessité absolue de vie. Si nous examinons le texte de V Apologétique cité plus haut, nous voyons qu'il ne se rapporte aussi qu'à l'aumône. Tertullien vient dire qu'il va montrer les chrétiens {christiana factio) dans ce qu'ils font de bien, et après avoir marqué la communauté de foi et d'espérance qui les unit, il signale leur solidarité matérielle : chacun apporte mensuellement à l'église son offrande, selon ses moyens et volontairement, atin de secourir les indigents, les orphelins, les naufragés et les prisonniers. Il insiste par deux fois sur le caractère volontaire de cette offrande '. Tous les chrétiens sont frères et se considèrent comme tels; alors tout est commun entre eux, excepté les femmes. Il faut d'abord, pour apprécier justement cette déclaration, tenir compte des préoccupations littéraires de Tertullien ; elle termine un développement et elle a tous les caractères d'un trait final. En second lieu, les derniers mots « sauf les femmes » forment, selon un procédé familier à notre auteur, une transition pour passer de la défense, où il est souvent faible, à l'attaque qui lui convient bien mieux. En effet, il ajoute immédiatement : « Ce n'est pas comme chez vous, païens, qui n'avez de commun que vos femmes » ; et il s'étend sur les prétendues complaisances maritales de Socrate et de Caton. Si, enfin, nous rapprochons ce texte de celui où Tertullien affirme que l'offrande du chrétien à ses frères est volontaire, nous serons, je crois, autorisés à conclure que notre auteur constate plutôt un fait, à savoir que les chrétiens riches mettent tout ou partie de leurs biens à la disposition des indigents, qu'il ne pose un principe, à savoir que les richesses doivent être communes entre tous les chrétiens. Quand bien même, d'ailleurs, il irait jusque là, rien n'autoriserait à supposer qu'il généraliserait son précepte et retendrait à tous les hommes, si, par exemple, le monde romain tout entier devenait chrétien; si, par conséquent, les nécessités de défense qui rendent la société chrétienne cohérente et solidarisent ses membres venaient à disparaître. En réalité, il ne veut que prouver, à propos de la charité et de la fraternité, la supériorité morale {des chrétiens sur les païens ; il n'est préoccupé d'aucune théorie.
Le texte relatif à la vie commune a une portée moindre encore. Tertullien le produit, au milieu de beaucoup d'autres citations
I. Apol., 39 : Modicam unusquisque stipem menstrua die, vel cum velit et si modo velit et si modo possit apponit; nam nemo compellitur, sed sponte confert.
bibliques, au cours d'un développement sur la vie du chrétien idéal; la phrase peut donc marquer, dans son esprit, une aspiration à cette vie conventuelle qui attirera nécessairement, et de plus en plus, les fidèles désireux de se séparer du siècle, au fur et à mesure que l'Église se mêlera davantage à ses agitations. Elle peut, si l'on veut, enfermer cette idée, que nous avons déjà rencontrée à propos du mariage, qu'il y a lieu de faire une distinction entre les chrétiens vraiment zélés, les chrétiens absolus, et les autres, qui sont incapables de se détacher des biens terrestres; l'Eglise a toujours vécu de concessions et ses docteurs les plus rigides ont toujours dû s'incliner, plus ou moins, devant la nécessité qui engen- ■ drait les compromis. En tous cas, rien ne nous indique que la sentence biblique avancée par Tertullien, soit, selon lui, susceptible d'aucune application pratique. Un mot qu'il prononce, à propos des dettes, achèvera de marquer son véritable point de vue. Il faut, dit-il, que le créancier remette au débiteur la dette que celui-ci ne peut acquitter '. En supposant qu'il y eût là, je ne dis pas une théorie, mais seulement une pratique sociale recommandée, elle n'aurait toujours pas le mérite de la nouveauté ; mais il n'y a rien de social dans l'affaire, c'est au nom de la charité chrétienne que parle Tertullien "" : on ne peut demander l'impossible à un frère et l'abandon de la créance est encore une forme de l'aumône.
Il importe de remarquer qu'en tout ceci la raison n'intervient pas ; un sentiment seul fait parler Tertullien et c'est de tous le plus subjectif, je veux dire le plus sujet aux interprétations variées et personnelles ; c'est le sentiment du devoir religieux, imposé par l'obligation de gagner la vie éternelle. Des théories sociales, fussentelles très hardies, qui ne se fonderaient que sur ce sentiment et cette obligation, risqueraient fort de n'être ni d'une application très générale, ni très impératives, puisqu'en définitive chacun reste juge, dans une large mesure, de ce qu'il lui convient de faire pour son salut. Quand il faut choisir entre les intérêts d'ici-bas, matériels sans doute et transitoires, mais très précis, et ceux de l'autre monde, spirituels, durables, excellents aux yeux du chrétien, mais lointains et un peu vagues, l'esprit et l'âme elle-même sont prêts à des compromis bien inquiétants pour le pauvre, s'il n'intervient dans la vie du chrétien riche que comme instrument de salut.
Il se dégage de toute cette étude que Tertullien, par caractère et