Apol., 39 : Vide, inquiunt, ut invicem se diligant
vantée et rappelée souvent depuis dans l'Église, conclusions de thèses analogues à celle des Carpocratiens, peu importe l'origine de cette opinion qu'on avait parfois d'eux, mais elle ne pouvait qu'inquiéter le commun des citoyens. Celui même d'entre les païens qui, ne s'arrêtant pas à l'apparence, pénétrait la réalité de la doctrine et de la pratique chrétiennes, pouvait cependant n'être pas plus rassuré. Le christianisme fuyait la discussion des principes sociaux; il ne niait pas celui de la propriété, ni même celui de la propriété individuelle, c'est entendu; mais il refusait, en fait, à la propriété toute valeur civile, toute dignité intrinsèque et absolue, pour l'appuyer uniquement sur la volonté de Dieu, lequel dispense les biens de ce monde comme il le juge à propos. Ce n'était peutêtre pas là, en somme, un fondement moins solide que celui qu'admettaient le droit romain et les vieilles traditions religieuses de Rome, mais il présentait dès l'abord l'inconvénient de n'être pas civil et de n'avoir de sens que pour un chrétien ; et, en second lieu, celui d'être le seul à avoir un sens pour un chrétien. En théorie, d'ailleurs, et tout en respectant Dieu dans ses œuvres, le vrai fidèle n'a pas, pour la propriété, plus de considération que pour la richesse, qui est son signe. Toutes deux sont, à ses yeux, un accessoire, à la fois négligeable et inquiétant de la vie, étant hors de l'àme et l'enveloppant tout de même d'un péril redoutable; elles sont, en tous cas, incapables d'être un élément valable de distinction entre les hommes, ceux-ci ne pouvant être différenciés en Christ que par leurs vertus et leurs vices. Les biens de la terre appartiennent-ils même véritablement à celui qui en semble le maître ? Ne sont-ils pas d'abord à Dieu, à son Église et à ses pauvres? N'estce pas la marque d'un égoïsme inconcevable et mortel que d'en vouloir jouir absolument? De pareilles idées pouvaient légitimement paraître plus dangereuses que celles de Lucien, surtout parce qu'elles étaient autrement encadrées. Celles de Lucien se présentaient comme les opinions d'un écrivain intelligent, écouté, mondain, mais isolé, tout au plus entouré d'un petit groupe de disciples et dont chacun était libre de prendre au sérieux les remarques et de suivre les conseils ironiques jusqu'où il l'entendait. Les Saturnales ou les Dialogues des Morts n'attaquaient foncièrement ni le principe ni la dignité de la propriété individuelle, mais seulement l'injustice de sa répartition. Avec Tertullien, il s'agit d'idées répandues dans le peuple, inélégantes dans leur expression, mais appuyée sur des dogmes; elles ont la place d'honneur dans une morale éminemment utilitaire et im.pérative, puisqu'elle doit conduire au salut, et n'y conduit que si elle est strictement suivie. Il y avait donc, au jugement d'un païen, dans
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de semblables opinions, plus que l'écho de revendications banales, plus que le blâme de scandales patents, plus même qu'une attaque indirecte et victorieuse contre les fondements païens de la propriété ; il y avait réellement une destruction de toutes les idées courantes sur elle et sur la richesse, une déconcertante transposition de leur rôle dans la société et dans la vie.
I. Le travail dans la société païenne; doctrines primitives du christianisme à son sujet. — IL Opinions de Tertullien et des chrétiens en général sur la nécessité du travail. — III. Les métiers permis et les métiers interdits. - La tradition de l'Église.
I. — En attendant la fin du monde et le règne de Dieu, il faut que le chrétien vive, car, si la foi aide à supporter les misères de la vie, elle ne guérit pas de toutes les nécessités humaines. S'il n'a pas de ressources propres, doit-il se contenter d'une aumône toujours problématique et souvent insuffisante, ou doit-il travailler pour gagner sa vie ? Dans ce cas, quel travail doit-il et peut-il faire? Nous considérons aujourd'hui que le travail est une nécessité sociale, et, en conséquence, l'organisation du travail est devenue un très grave problème social. Les Romains de l'Empire ne voyaient pas les choses de la même façon. Ils n'admettaient pas que le travail fût nécessaire et, s'il résultait de sa mauvaise organisation divers inconvénients sociaux, le problème ne se posait pas en lui-même; il n'agitait point les esprits; nous allons voir pourquoi. Le travail n'était généralement pas honoré dans l'Empire et les hommes le fuyaient volontiers. Sans parler même de la populace de la Ville, que la concurrence servile avait, depuis longtemps, découragée, et à laquelle les dérivatifs inventés par les riches, avaient donné d'irrémédiables habitudes de paresse, le travail libre n'était véritablement pas alors un des fondements de la société. L'argent, et les folies qu'entraînait sa possession, occupaient depuis trop longtemps la première place dans la vie romaine, pour que ceux qui se contentaient de vivre de leur effort de chaque jour, ceux que la nécessité assimilait à des esclaves, ne fussent point considérés c^mme des êtres inférieurs '. Cette infériorité sociale des travail-
I. Voyez ds. Cic, Pro Flacco, 8, le ton de l'auteur pour parler des orifices
leurs entraînait fatalement le mépris de leurs occupations. Sans doute, il ne serait pas impossible de rencontrer, aux premiers siècles de l'Empire, des éloges du travail sous la plume de païens, mais prenez garde qu'il ne s'agit que du travail intellectuel et de l'activité de l'esprit. C'est en ce sens que Valère-Maxime célèbre la puissance du travail, qui fait l'énergie de la guerre, la gloire du forum et la splendeur des arts '. C'est dans un travail du môme genre que Lucien voit le remède à la pauvreté, mauvaise conseillère \ Le monde grec a, sans doute, conservé, plus longtemps que le monde purement romain, l'estime de l'homme qui vit de son labeur; cependant, voyez dans Les Fugitifs de Lucien, en quels termes il est parlé des petits ouvriers, insolents, ignorants, impudents, méprisables \ Voyez aussi les idées exposées dans Le Songe du même auteur; il s'agit de savoir ce qu'on fera d'un jeune homme en âge de travailler ; son père en délibère avec ses parents et amis, or, ce qui préoccupe surtout tous ces bons bourgeois, c'est de trouver le métier le plus digne d'un homme libre ; les questions de facilité d'apprentissage et de productivité ne viennent qu'ensuite \ On se décide pour la sculpture, mais ce n'est pas sans passer par dessus de grosses objections que la Science (r, na-.oEÎa) présente. La plus notable c'est qu'un sculpteur n'est qu'un manœuvre et que sa vie dépend de ses mains; c'est un ouvrier perdu dans la foule et humble devant les grands ; il peut être un Phidias, il n'en est pas moins le tâcheron vivant d'un travail manuel \ Cette objection, qui revient plusieurs fois, sous des fo-rmes diverses, est évidemment celle qui inquiète le plus les interlocuteurs, et c'est à un art qu'on l'applique, et même à la situation sociale d'un artiste grand parmi les plus grands; quelle ne serait pas sa force s'il s'agissait d'un vrai métier, et de ce que nous nommons, nous, un manœuvre? Apollonius de Thvane ne craint pas d'exprimer cette idée que commercer c'est déchoir. Certain jour, il a rencontré un jeune Lacédémonien qui fait le commerce maritime, et il insiste devant lui sur la misérable condition du marchand qui vend, achète, trompe sans trêve; « peut-être bien, ajoute-t-il, que je pousse le tableau un peu trop au noir, mais c'est tout de même une honte {x'.T/Wr,), quand on est Lacédc-
et tabernarios grecs; de mâmc, Sen., De benef., VI, 17, sur les vils artisans et gens vivant du travail de leurs mains.