Le Blant, Inscr. chrét., I, pré/., p. lxxix
l'Église prend son parti de Tesclavage, parce qu'elle ne peut faire autrement et bien qu'une telle inégalité ne soit pas selon l'esprit du christianisme. Mais, c'est sur de semblables questions, qu'il y a un abîme entre le christianisme et l'Église; ce que les principes de l'un auraient pu rejeter, la prudence de l'autre l'accepta comme une nécessité de vie. La thèse : le salut est tout et la condition sociale est indifférente au salut, devait suffire à l'Église pour tolérer toutes les injustices du monde '. Une très profonde remarque de Tolstoï explique cette étrangeté : « L'esclavage a été contraire à tous les principes moraux que prêchaient Platon et Aristote, et cependant ni l'un ni l'autre ne s'en est aperçu, parce que la suppression de l'esclavage aurait détruit toute l'organisation de la vie à laquelle ils étaient habitués \ »
Sans doute, plus tard, le christianisme finira tout de même par avoir une action bienfaisante sur la société ; elle se marquera particulièrement par des modifications appréciables dans le droit relatif à l'esclave ' ; et c'est déjà beaucoup que d'avoir confirmé, élargi, popularisé, presque vulgarisé des idées qui n'étaient, chez les philosophes, que spéculations d'hommes d'élite '*. C'est quelque chose aussi que d'avoir, à une époque où toute véritable transformation sociale était impossible, fait de l'espérance une consolation presque suffisante des maux humains et parfois conjuré, en son nom, les terribles réactions de misères effroyables.
Au point de vue spécial qui est le nôtre, et pour l'époque qui nous occupe, nous n'avons qu'à noter un fait: Tertullien ne prêche pas l'égalité sociale et il passe avec indifférence à côté d'un des plus graves problèmes qui pût se poser dans la société romaine ; ses opinions ne sauraient, sur ce point, inquiéter un Romain conservateur.
1. Ambros., Exhort. ad virg., I, 3 :... apud Christum enim servitus et libertas aequa lance penduntur, nec uUo discerniculo bonae servitutis et libertatis mérita dividuntur : quia maior est dignitas quam servire Christi. — Il n'est pas impossible de trouver quelques textes, affirmant qu'il est bon de se servir soimême (Clém. Alex., Pcdag., III, 10, 5o) ; que le grand nombre des esclaves est condamnable (Clém. Alex., Pedag., III, 4, 26) ; mais il ne faut encore voir en eux qu'un écho des préoccupations morales des chrétiens, de leur souci de ne pas favoriser l'aveulissement de l'homme et le luxe.