Tolstoï, Le salut est en vous, p
3. Wallon, III, ch. viii, ix et surtout x : L'Église et la Loi; .\llard, op. cit., p. 473 et ss.
4. Orig., C. Celse, III, 54, remarque que les philosophes n'ont pas interdit et n'interdisent pas l'étude de la philosophie aux esclaves; c'est exact; mais outre qu'il est nécessaire pour comprendre et goûter, par exemple, le stoïcisme, d'avoir une facture d'esprit et une hauteur d'âme tout autres que pour être bon chrétien, la philosophie acceptait les esclaves, mais elle n'allait pas au devant d'eux, ainsi que fit le christianisme.
Position du christianisme vis-à-vis des principes de la société civile; le socialisme de TertuUien ; doctrines sociales de l'Eglise.
Nous pouvons maintenant comprendre quelle était la position du christianisme, tel que le concevait TertuUien, vis-à-vis de la société romaine, considérée dans ses principes. Aux yeux des païens, toute société a besoin d'être solidement fondée ; il faut que son fondement soit rationnel, humain et, en quelque sorte, sensible. La leur reposait sur une religion d'État, dont la pratique, ou du moins le respect, établissait le lien de communion entre les citoyens. Elle s'appuyait également sur la famille et sur la propriété individuelle, qui, l'une et l'autre, s'étaient peu à peu détachées de la religion. Les païens avaient conscience que c'étaient bien là les fondements de la cité et ils faisaient effort pour les maintenir en cette qualité. Le christianisme de TertuUien présentait donc à leurs yeux un double inconvénient: 1° Il démolissait une partie des principes premiers de la société et il affaiblissait les autres : il renversait la religion de fond en comble; il n'admettait la famille que comme une tolérance accordée aux hommes d'àme inférieure ; il considérait la propriété avec dédain et la richesse presque avec haine ; sans respect pour les distinctions sociales, il s'élevait au-dessus des coutumes et des lois et plaçait, seul point de vue qui l'intéressât, tous les hommes sur le même rang devant son Dieu. Pour un païen, c'était là détruire la société tout entière, parce qu'il était habitué à ne pas séparer la religion de l'Etat et de la société et qu'il lui paraissait évidemment nécessaire que les préceptes chrétiens, qu'il n'admettait pas, reçussent tôt ou tard une application sociale. Celse entendait bien les choses ainsi quand il disait : « Ce qu'il y a de remarquable dans leur société, c'est qu'on peut les convaincre de ne l'avoir établie sur aucun principe sérieux '. » TertuUien répondait, comme le fera
I. Orig., C. Celse, III, 14 : 9au;j.aTiwT3pov [j.èv to aûv6-^|jia aO-cwv tojwSs, offwys - j^
jj.â)v'Xov èÇ 0'j5£|iTa<;. 6T:ce£C7£(j; àÇîoypew auvsïTÔoç iléy/pixo. — J'emprunte cette '
traduction à Aubé( — Apol., Sg : Corpus sumus de conscientia reiigionis et disciplinae unitate et spei t'oedere.
38o CONCLUSION DE LA DEUXIÈME PARTIE
Origène, qu'en fait de principe ('j-oOéatç), la société chrétienne avait la volonté et l'institution de Dieu, qui paraissaient nettement à ceux qui avaient les yeux de l'âme (-ïoTç ï'/^ouurj ôoOaXjjLoùç ^'jjr^i;); d'ailleurs, ajoutait-il, une doctrine qui a déjà rendu tant d'hommes meilleurs ne saurait être fondée sur le désordre. Mais les païens, qui ne pouvaient accepter ce point de vue tout chrétien, répondaient avec Celse ': vous avez entre vous un lien de communion, qui est votre foi ; mais votre foi n'est pas la nôtre et ce lien, qui seul vous unit entre vous, ne vous unit pas avec nous; si vous deveniez les maîtres, la société entière serait bouleversée. — 2° Le second inconvénient du christianisme, aux yeux des païens, sort ainsi du premier : les chrétiens sont hors de la commune solidarité sociale; ils forment un groupe isolé dans la société et ils fortifient leur isolement autant que possible; ils proclament bien haut que tous les hommes sont frères, mais ils ont soin de se réserver dans l'humanité une place à part et plus élevée en dignité que celle du commun de ses membres; leur isolement est donc orgueilleux ' et il paraît d'autant plus choquant que plus vigoureusement s'affirme leur fraternelle union de secte \ Cette fraternité leur est, en effet, un autre prétexte à se singulariser; ils opposent sans cesse les sentiments d'affection en Christ, qu'ils se doivent entre eux, aux sentiments plus humains, mais moins édifiants, des païens les uns pour les autres '. Tertullien accentuait donc, avec une extrême complaisance, tout ce qui pouvait prouver le mieux que Celse avait raison de signaler, comme un danger, l'isolement chrétien et le caractère socialement négatif de la faction chrétienne \
Sans doute Celse, en concluant logiquement de ce qu'il voyait ou lisait et en ne considérant que la relation qui existait, de son temps, entre le christianisme et la société civile, exagérait le péril chrétien. Dans la pratique, les chrétiens n'étaient pas aussi logiques que lui et n'allaient point aussi loin dans les déductions de leurs idées primordiales, parce qu'ils ne se plaçaient pas sur le même terrain que lui et parce qu'à la tête du christianisme il y avait l'Église. Or l'évolution de l'Église tendra constamment à rapprocher la pratique chrétienne et la coutume du siècle, à établir entre elles un compromis, qui leur permette, à toutes deux, de subsister ensemble sans trop de peine.