‹ TertullienChapitre 360 sur 561 · ApoL, 3g : non est factio diccnda sed curia · texte numérisé non relu

ApoL, 3g : non est factio diccnda sed curia

Tertullien n'est pas socialiste et, mis à part quelques sectes réprouvées, les chrétiens ses frères ne le sont pas plus que lui. Cette conclusion mérite d'être précisée. Pour plus de clarté, convenons d'établir une distinction entre ce que nous pourrons appeler les principes de Tertullien, c'est-à-dire les idées qu'il exprime nettement et qui ont évidemment pour lui une valeur générale d'application, et ses tendances^ c'est-à-dire les conséquences de ses principes, les opinions que nous devinons, plus qu'il ne nous les donne, mais que nous pouvons croire conformes à sa pensée véritable, ou qu'il accepterait, selon toute vraisemblance. Les principes, nous l'avons vu, sont très rares, mais ils ont tous un caractère commun : ils sont religieux et même purement religieux. Ce qui, en effet, domine toutes choses dans l'œuvre de polémique de Tertullien, c'est qu'il détruit de fond en comble la religion établie et la remplace par la sienne, qui en est radicalement différente, par son caractère, son esprit et sa portée. Cela seul a, en soi, une importance sociale considérable, à la fois parce que la religion d'État est toujours un des fondements de la société païenne et parce que tout ce que Tertullien peut penser de subversif, par rapport à la société elle-même sort uniquement de ses propres convictions religieuses. Cette remarque est capitale, en ce qu'elle permet, non seulement d'expliquer ce que Tertullien dit de la société civile, mais encore de comprendre qu'il n'en ait pas dit davantage.

C'est parce que sa préoccupation constante est d'assurer le salut de l'âme, qu'il n'est pas et ne saurait être socialiste. Un socialiste, quelle que soit sa doctrine, est toujours un homme qui, trouvant mauvaise l'organisation sociale de son temps, la critique en ellemême et pour elle-même, qui en rêve une modification plus ou moins complète, pour la rendre conforme à un certain idéal. Un socialiste présente donc nécessairement ce double caractère, d'avoir un système et de s'occuper de l'homme dans sa vie terrestre; or, Tertullien n'a pas de système et il ne s'occupe de l'homme que dans sa vie céleste : il est millénaire, et le millenium ' a nécessai-

I . Plus tard, on considérera, dans l'Eglise, que c'est là une conception bien grossière, que la vie éternelle n'a pas besoin de ce prélude humain et qu'elle suffit à donner aux souffrances d'ici-bas toutes les compensations nécessaires. Ceux-mêmes, comme Saint Augustin {De civ. Dei, XX, 6 et 9), à qui il ne répugnera pas a priori d'admettre le millenium, affirmeront, au moins, qu'il sera exempt de jouissances terrestres. Eusèbe fera remonter la responsabilité de l'invention de ce règne de mille ans à l'hérétique Cérinthe et à la naïveté du médiocre Papias, qui n'a pas compris quelques paroles des Apôtres et en a fourni une interprétation dont l'antiquité en a imposé aux autres {H. E., 111, 28 et Sg). En réalité, le millenium était sorti du judaïsme, qui n'avait jamais donné à sa conception de la vie éternelle une netteté très grande et qui, selon l'esprit oriental, aimait à établir un rapport clair entre les souffrances de la vie terrestre et les

rement détourné du socialisme tous ceux qui ont cru en lui : c'est comme la matérialisation de cette idée que les Justes doivent trouver dans une autre vie une compensation des misères de la terre. On imagine qu'avant le jugement dernier et la fin du monde, il s'écoulera un intervalle de mille ans, durant lesquels les justes seuls demeureront en chair sur la terre et y jouiront d'un bonheur terrestre parfait; les autres hommes ne ressusciteront, pour être jugés, qu'après ces mille ans. Il faut que la parole de Dieu soit accomplie ; or, il est écrit : « Bienheureux les pacifiques, car ils posséderont la terre. » Tertullien donne pleinement dans ces idées; il attend le siècle de Dieu ' : « L'espérance des fidèles! Elle n'est point si vaine que de se placer dans le temps présent, car ce n'est point sur une promesse terrestre qu'elle repose, mais bien sur une promesse céleste. Ceci est certain : il nous est promis que nous régnerons sur la terre; mais ce sera' avant que d'aller au ciel et nous serons, nous, dans un autre état qu'aujourd'hui, puisque ce sera durant les mille ans, dans la cité divine, dans la Jérusalem descendue du ciel, celle que l'Apôtre nous désigne en haut, notre mère, celle que nous devrons administrer; car, selon sa parole, c'est au ciel que nous avons notre droit de cité et c'est à la cité céleste qu'il se rapporte. C'est elle qu'a connue Ézéchiel; c'est elle qu'a vue l'Apôtre Jean ; c'est elle qui, selon notre foi, est attestée par les textes de la nouvelle prophétie. » On rapportait que cette cité divine avait été aperçue dans le ciel, en Judée, au matin de quatre jours consécutifs : des païens même en témoignaient. N'est-il pas juste et digne de Dieu, continue Tertullien, de faire triompher ses serviteurs là où ils ont connu l'affliction en son nom ? Voilà ce qui justifie le règne terrestre des justes et, après ses mille ans, au cours

récompenses de l'autre; l'influence vraisemblable de quelques idées persanes précisa les doctrines millénaires (Renan, Jésus, p. 47-48 ; Eglises chrét., p. 123 et 440). En tous cas, elles eurent vraisemblablement beaucoup de succès dans l'Église primitive. Les évangiles apocryphes les affirment (not. Hist. de Joseph le Charpentier, XXVI); Papias en était tout pénétré (//. i?., III, 39; Renan, Egl. chrét., pp. i23 et s.) ; Saint Polycarpe de même et Saint Irénée, son disciple, nous donne de la doctrine la meilleure exposition que nous en ayons {Adv. omnes haer., V, 32, i et s., jusqu'à V, 36 inclus). C'est lui qui nous énumère les textes de l'Ancien et du Nouveau-Testament sur lesquels se fondait le rêve millénaire. Saint Justin affirme que la foi qu'on y a, et qu'il partage lui-même, est celle des chrétiens dont la doctrine est pure et qu'elle se fonde sur les promesses formelles d'isaïe, d'Ézéchiel et d'autres prophètes {Dial. c. Tty pli., 80-81). Ces idées auxquelles ne s'arrêta pas finalement l'orthodoxie, furent cependant longtemps tolérées par elle et elles ne demeurèrent pas l'apanage des seuls montanistcs, puisqu'on les retrouve en Egypte à l'époque de Denys d'Alexandrie, qui les combat (Eus., H.-E., VII, 24); que Lactance les admet encore {Inst. div., VII, 2, i ; VII, 24, 4 et s.) et que Saint Augustin lui-même les accepte [De civ. Dei, XX, 6 et 9). I. Adv. Marc, IV, 24.

desquels tous les saints ressusciteront selon leurs mérites, les uns plus tôt et les autres plus tard, viendra'la destruction du monde et le jugement ; les justes, transformés dans leur substance et semblables aux anges, s'élèveront vers le royaume des cieux. La Jérusalem céleste, c'est donc une ville réelle; c'est la cité des justes, qui descendra toute bâtie sur terre. En elle, tout sera parfait, parce qu'elle sera d'origine divine et que ses murs n'enfermeront que des saints. L'heure de sa venue est proche; alors, à quoi bon rêver de réformes humaines, en ce monde corrompu et périssable? Ce serait perdre son temps {otiosum). Ces préoccupations et ces espérances, Tertullien les avait consignées dans un ouvrage perdu, le De spe fideliiim ' et elles l'écartaient de toute doctrine socialiste.

Cependant, il peut sembler quelquefois qu'il y ait entre ses idées pseudo-sociales comme un lien et une suite ; cela tient non pas à un enchaînement logique de raisonnements, mais uniquement à l'uniformité du point de vue sous lequel il considère toutes choses ; c'est, je l'ai dit, le point de vue religieux, celui du salut. Cela est si vrai que, partant de là, ne voyant que de là et y ramenant tout, il peut, selon les circonstances, différer complètement d'avis sur la même question. En réalité, ses idées sont celles d'un polémiste : elles sont toujours isolées les unes des autres et toutes de circonstance. Il n'a pas dans l'esprit la formule d'une société prête à remplacer celle qui existe. Plus il a vieilli, plus fermement il a cru que le monde allait finir, que jamais la vérité ne régnerait ici-bas, que le siècle ne devait pas changer avant la venue de l'Antéchrist ; plus il a pensé et dit que le chrétien ne devait pas s'occuper de ce qui se passe sur terre ; — et tout cela est précisément le contraire de ce que pense, dit et fait un socialiste.

Restent les tendances ; elles mènent évidemment assez loin, si on entreprend de les suivre jusqu'au bout de la logique. En ce cas, elles étaient aussi inquiétantes pour l'État que pour la société. Mais Tertullien n'a réellement pas dit lui-même ce que nous supposons qu'il aurait dit, s'il avait exprimé toute sa pensée: il est très possible qu'il nous eût désavoué, si on lui avait prouvé que le monde était loin de sa fin, qu'il fallait se résoudre à le voir durer et à durer avec lui. Nous avons même essayé de montrer qu'il y avait, sinon chez Tertullien, au moins chez quelques-uns de ses contemporains, les germes d'une société chrétienne. L'Eglise était dès lors prête à toutes les concessions nécessaires à la vie et, qui plus est, à la vie romaine ; elle ne demandait, en échange, que la liberté de croire à sa guise et celle de fuir l'idolâtrie. Supposons

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