I. Signalé par lui-même dans /Icf y. Marc, IV
que le gouvernement central devienne chrétien, le grand obstacle à la vie civile du fidèle tombe du coup; il sera sans peine magistrat et même soldat; le compromis que plus d'un chrétien a déjà individuellement établi entre sa conscience et ses obligations civiles, l'Église est virtuellement disposée à l'imposer à tous les chrétiens. La reconstruction chrétienne de la famille est préparée, sinon déjà faite, la propriété est respectée, la richesse justifiée, l'esclavage admis ; que faudrait-il donc changer à la société romaine pour que le christianisme officiel l'accepte ? Théoriquement peu de chose. L'Église serait indépendante de l'État, en dehors et au-dessus de lui ; prête à le bénir certes, mais libre de réserver une part de ses prières à des chrétiens qui ne sont ni ne seront jamais Romains ; les hommes qui ne croient pas pouvoir faire leur salut dans le monde auraient le droit de s'en retirer, à la condition de prier pour ceux qui y restent. C'est là une réserve dont l'État romain n'a sans doute pas grand chose à craindre, car les premiers seront toujours l'exception et le gouvernement ne manquera jamais de chrétiens assez sûrs de leur salut pour ne pas craindre de le compromettre en se consacrant aux soins des affaires d'ici-bas. Si pénétrant qu'ait été le christianisme, il n'a pas très profondément atteint les âmes moyennes ; les autres, il les a éliminées du monde. Voyez ce qui s'est passé après le triomphe de l'Église; qu'est-ce que le christianisme victorieux a ajouté à la pratique courante de la société du ni« siècle? Plus de charité, plus de fraternité, plus d'humanité enfin et aussi plus de virilité et plus d'énergie morale. Il a ainsi affermi la famille ; il a amélioré la condition morale des esclaves et des petites gens; il a préparé leur relèvement social, en les élevant, sous les yeux du Christ, au niveau des puissants et des riches et en faisant du travail sanctifié presqu'une nécessité religieuse. C'est quelque chose, mais il n'y a pas en cela un seul principe social nouveau, sauf peut-être la dernière prescription qui deviendra, en effet, un principe. C'est donc vers une société romaine améliorée, moralisée, mais identique dans ses formes générales, qu'évolue le christianisme incarné dans l'Église : ce n'est pas vers une révolution sociale.
Malheureusement, à l'époque de Tertullien, personne d'entre les fidèles — lui moins qu'un autre — ne voyait que telle dût être jamais la fortune de l'Eglise et que, dans le compromis final qui assurerait son triomphe humain, elle gagnerait elle-même, — on croirait gagner — plus que le christianisme véritable. C'est pourquoi, aux yeux d'un païen prévenu, un chrétien selon l'idéal de Tertullien demeurait aussi inquiétant que s'il eût été vraiment socialiste. Il devait même lui apparaître sous la forme la plus effrayante
du socialiste, celle de Tanarchiste, du démolisseur, qui n'a rien à mettre à la place de ce qu'il prétend renverser. Si l'on prend garde que les attaques de Tertullien coïncident avec un affaissement très net des principes de la société romaine ', que la religion chancelle, que la famille se disloque, que les lois sont impuissantes à combattre le célibat et que Tertullien le sait ^, que si le principe de la propriété n'est pas directement atteint, l'équité de son application est mise en question, que le progrès même des idées morales et des idées d'humanité peut sembler un recul sur l'antique fermeté sociale, qu'il y a enfin dans l'Empire un laisser aller de toutes choses, différent quant à l'origine du mouvement chrétien, mais de même sens que lui, alors on comprend l'indignation d'un Celse comme on s'explique la rigueur d'un Dèce ou d'un Dioclétien. Ces hommeslà se sont posé le même problème que Constantin et si celui-ci l'a résolu autrement qu'eux, c'est qu'il a vu plus clairement son propre intérêt que celui du vieil État romain, ou qu'il a compris mieux qu'eux que l'Église était prête à servir l'État.
Cette étude des principes sociaux nous conduit donc, en somme, à une conclusion analogue à celle de notre première partie : Tertullien ne se rend peut-être pas bien compte de l'impression que ses violences et ses interdictions peuvent produire sur les païens ; il se repose, peut-être de bonne foi, sur les concessions qu'il leur fait pour les rassurer, mais, à leur jugement, il doit demeurer un révolutionnaire dangereux, comme il sera, à celui de l'Église, un avocat compromettant.
1. Duruy, Hist. des Rom., T. v : L'Empire et la société rom. aux deux premiers siècles de notre ère.
2. ApoL, 4: Adv. Valentin., 3ï; De monog., 16; Ad uxor., I, 5; De exiiort. castit., 12; etc.