‹ TertullienChapitre 369 sur 561 · Orig., C. Celse, I · texte numérisé non relu

Orig., C. Celse, I

3. De poenit., i... res Dei ratio. La raison est de Dieu et la raison fondée sur la connaissance de Dieu, c'est-à-dire celle qui remonte à son auteur, est seule véritable et solide. Voy. égal. Adv. Marc, II, 6, sur le rapport nécessaire entre la bonté et la raison : nec ratio enim sine bonitate ratio est, nec bonitas sine ratione bonitas. Il'est clair que Tertullien, n'admettant pas que les païens eussent en eux la bonitas véritable, ne pouvait leur reconnaître la véritable ratio. — La raison n'a de valeur qu'en tant qu'elle peut conduire à la connaissance de Dieu, c'est là une tradition constante dans l'Eglise et elle est uniformément exprimée par Lactance, Saint Zenon , Saint Ambroise, Saint Hilaire, etc.. Il y a de même, dans les textes chrétiens, une remarquable constance à affirmer l'insuffisance profonde de la raison humaine, considérée en elle-même; voy. partie, ceux de l'époque où le christianisme se fixe définitivement dans sa doctrine : Hieron., Comment, in Ecclcsiasten, 403 ; Ambros., In Psalm. CXVII, ig, etc.; en rapprocher ce que nous disons plus loin sur le fondement de la science.

4. Idée souvent exprimée par Saint Augustin, Saint Ambroise, Saint Hilaire, Saint Fulgence, etc.; voy. partie. : Aug. Depeccatontm remit, et remiss., II, 29.

5. Citer tous les textes qui affirment cette idée est impossible; voyez simplement les Indices de Lactance, Saint Augustin, Saint Amboise, Saint Jérôme, Saint Hilaire, Saint Zenon, etc., et, à titre d'exemple, August., Depeccat. remit et remiss., II, 29; Ambros., In Psalm. CXVII, 19; Hieron., Comment, in Eccles., 403.

6. De praescr. haeret., 14 : adversus regulam nihil scire omnia scire est;

ne peut rien examiner de ce que lui impose la révélation '. Sans doute quelques Pères entreprennent de démontrer, par des arguments rationnels, le devoir qu'a l'homme de ne pas raisonner; mais le sophisme, qui est au fond de cette prétention, s'affirme dans la pauvreté de leurs arguments; nous les avons examinés, en passant en revue les raisons que les chrétiens prétendaient humainement décisifs pour prouver la vérité de la foi. Le reproche que Julien l'Apostat fera plus tard aux fidèles, était justifié dès la première heure : toute votre sagesse tient en un mot : « Croyez ^. » Les chrétiens ne disaient pas le contraire, mais ils affirmaient qu'il n'était pas de sagesse en dehors de la leur.

La morale du siècle ne peut donc être que vanité, puisqu'elle manque de véritable fondement; elle ne peut être qu'une imitation maladroite, une falsification inférieure de la morale unique, de la chrétienne '. Ne reposant pas sur des principes fixes, elle ne saurait donner aux hommes que des préceptes divergents, lesquels, en raison même de leur incohérence, recèlent les plus grands inconvénients. Le principal est qu'ils ne sauraient être immuables \ Quand la morale païenne arrive à se présenter en un corps de doctrine plus ou moins cohérent, elle devient, du même coup, inaccessible à la moyenne des hommes ; ce serait une duperie que de rêver l'humanité stoïcienne \ En aucun cas, d'ailleurs, cette

De mortog., 4 : negat Scriptura quod non notât. — De même : Lact., Inst. div., VI, 9, I : non potest rationem hominis obtinere qui parentem animae suae Deum nescit.

1. De praescr. haeret., 8 et g. C'est d'ailleurs la tradition apostolique exprimée dans Coloss., II, 8 et / Tim., VI, 20, 22; C. Celse, I, 12 prouve que ce 71011 possiimiis opposé à la raison irritait beaucoup les païens instruits.

2. OùôÈv û-èp t6 T:i!TX3uov xf,? GaETÉpa? saxl jocpfaç, ap. Greg. Naz., Invectiva prior in Julianum, éd. de i63o, t. I, p. 97, cité par Le Blant, Inscr. clirét., Noiiv. Rec, p. 359, n. 5. — Celse (Orig. C. Celse, I, 12) reproche déjà aux chrétiens de s'interdire de raisonner : Mt| è^éxa^s -/.al xà è\r^^.

3. Voy. par ex. sur rint'ériorité de la continence païenne qui arrive à ne pas céder au désir, par rapport à la continence chrétienne qui ne désire pas : De cultii fem., en entier et particul., II, i; Ad uxor., I, 7; et pour marquer la constance de l'idée chez les chrétiens : Clém. Alex., Strum., III, 7, b-j ; Orig., C. Celse, VII, 48. Mettez en face la thèse de la résistance au désir présentée par Apollonius : Philostr., ApolL, I, 34.

4. Lact., Inst. div., III, 26, montre que les philosophes ont essayé vainement de fonder leur morale sur la nature; III, 27 : tous les préceptes philosophiques, si louables qu'il soient dans leurs intentions, sunt humana et auctoritate maiore, id est divina carent.

5. Idée affirmée par Origène, C. Celse, VI, i, et très bien mise en relief par Lad., Inst. div., 111. 25, i et s. Il se réfère à une opinion de Cicéron, Tusctil., II, 1,4: ... philosophiam non esse vulgarem quod eam non nisi docii homines adsequi possint, et il montre que, malgré leurs tentatives de vulgarisation, ou plutôt leurs efforts pour s'étendre au vulgaire, les philosophes, et particulièrement les Stoïciens, demeurent éloignés du commun des hommes j il faut,

LA MORALE SqQ

pseudo-morale ne pourrait être efficace et véritable, puisqu'elle n'a point de sanction, qu'elle s'offre aux hommes toute nue et non point appuyée sur l'espérance de la récompense éternelle et sur la crainte du châtiment sans fin '. Elle est ce chemin de la mort, dont nous parle la Didaché et qui s'offre à l'homme, en même temps que celui de la vie \

Or, c'est la route de la vie que suit la morale chrétienne ; elle ne doit rien à l'homme; elle remonte à Dieu dans son principe '; elle est fondée sur l'Écriture, qui est la parole de Dieu, la révélation vivante de la vérité. Alors la raison n'a qu'à s'incliner en silence, l'homme n'a qu'à se plier et il le peut sans peine, car il le fait devant une doctrine morale immuable et inébranlable comme Dieu. Elle est capable de satisfaire à la fois toutes les intelligences : les simples y voient, avec la candeur de leur âme, les préceptes lucides qui les guident dans le bon chemin ''; les hommes instruits trouvent dans l'interprétation selon l'esprit de la loi divine, plus que ne peuvent leur donner les âpres spéculations philosophiques : tout est donc dans l'Écriture \ Mais il ne s'agit pas, pour le chrétien, de spéculations abstraites, il lui suffit de suivre un certain nombre de prescriptions précises, de faire coïncider la pratique de la vie avec un catalogue de vertus qu'il est aisé de dresser : A ceux qui ne sauraient pas les découvrir dans les textes saints, il se trouvera toujours dans l'Église des hommes qui les indiqueront. Aux temps qui nous occupent, ce rôle a été successivement tenu par presque tous les chrétiens qui ont pris la plume pour instruire leurs frères, depuis Saint Paul, jusqu'au compilateur des Constitutions Apostoliques^ en passant par l'anonyme auteur de la Dida-

pour arriver jusqu'à eux, uuc édneation préalable qui n'est pas accessible à tout le monde.

1. Idée particulièrement chère à TertuUien, qui a toujours sur les lèvres la menace du châtiment ou la promesse de la récompense. C'est l'argument suprême qu'il emploie chaque t'ois qu'il est à bout de ressources : voy. Apol., Ad nat.. Ad Scap., De spect., in fine, etc. Tout ce qu'il dit d'ailleurs de la morale chrétienne vaut contre l'autre. Ambros., Enart. in Psalm, I, 41.

2. Didaché, 1, i : '05ol oûo siai, [x£a -rf,? Çw% |j.£a xoO Ôavâxou Sia^opà Se r^oWr^

3. De patien., 4; Adv. Marc, II, 3 ; De anima, 41, sur Dieu source de toute perfection et de tout bien; Lact., Inst. div., 'VI, 9, i : Huius legis caput primum est ipsum Deum nosse, soii obtemperare, solum colère, non potest cnim rationem hominis obtinere qui parentem animae suae Deum nescit; quod est summum nefas.

4. TertuUien destine en partie le De baptismo à ces hommes contents de croire en toute simplicité : Simpliciter credidisse contenti [De bapt., i).

5. De monog., 4 : negat scriptura quod non notât; De praescr. Iiaeret., 14. — Clém. Alex., Pedag., III, 12, gi, par une fouie de petites citations de l'Écriture, s'efforce d'établir qu'on y trouve tout ce qui est nécessaire à la vie pratique.

ché, Hermas, dans son Pasteur^ Tertullien, dans tous ses écrits secrets, Clément d'Alexandrie dans son Peafa^o^z/e et Saint Cyprien dans ses Testimonia \ De même, se trouvera-t-il toujours des hommes prêts à commenter les préceptes premiers, à les retourner sous toutes leurs faces, à en étudier les applications particulières. Depuis que le christianisme existe, cette matière a été celle de presque tous les traités d'édification et de tous les sermons. On peut dire que la vie chrétienne tout entière a été successivement examinée sous Tangle de chacune des vertus et de chacun des vices : l'homme ne saurait donc arguer de l'ignorance de son devoir.

Au reste, la morale qui lui est ainsi présentée est ferme et solide, car elle s'étaye de l'enfer et du paradis '. Rien n'est plus familier aux moralistes chrétiens que cette dernière idée et il nous faut un certain effort pour comprendre qu'ils considèrent une morale, très peu personnelle, puisqu'elle est l'application pure et simple de préceptes divins, et, en même temps, très égoïste, puisqu'elle n'est qu'un moyen d'arriver au salut individuel, comme absolument supérieure à une morale, humaine dans ses fondements, et détachée de sanctions matérielles \ Telle est pourtant leur conviction ferme et mainte fois répétée \ Il est même aisé de voir que chez

1. Voy. partie, le chap. 2 de la Didaché, le livre III des Testim. et le Livre VII des Const. apost., qui sont des guides très terre à terre, dont les préceptes sont susceptibles d'être appliqués sans commentaires. Clém. Alex., Pedag., III, 12, 87 et s., nous montre que son Pédagogue nous conduit dans notre vie pratique, par le conseil et l'exemple de l'Écriture, comme des enfants menés par la main. Voy. de m. Pedag., I, 1,1; I, 2, 4; II, i, i, etc., où Clément précise le caractère essentiellement pratique de son ouvrage.

2. ApoL, 49, établit que la force de la morale chrétienne tient précisément à ces bases solides... inepta (disent les païens) attamen utilia : si quidem meliores fieri coguntur, qui eis credunt metu aeterni supplicii et spe aeterni refrigerii. Pour Lactance, Inst. div., III, 27, i3, la véritable infériorité de la morale des philosophes, c'est qu'elle n'attend d'autre récompense que le blâme ou la louange des hommes, alors que le chrétien attend de Dieu l'immortalité : qui n'a pas une belle foi, reste attaché à la terre et ne connaît pas la force de la vertu; de même, VI, 9, 8 ; Ambros., In Psalm., l, Euarr., 41 : Quanti gentiles habent misericordiam, habent sobrietatem, sed fructum non habent ! Labuntur cito folia, ubi ventus flaverit.

3. De anima, 42 : Multo coactius Sencca : « Post mortem, ait, omnia finiuntur, ctiam ipsa »; De rcsiirr. carnis, i : Nihil esse post mortem Epicuri schola est.

4. Il convient cependant de signaler, vers le temps de Tertullien, une exception notable qui nous est fournie par Clément d'Alexandrie : elle est intéressante, parce qu'elle nous permet déjà de saisir deux tendances difTérentcs parmi les fidèles, quant à cette morale chrétienne. L'une consiste à l'imposer dogmatiquement et sans appel à la raison et à l'âme des ignorants; l'autre, qui est plus philosophique, fait appel à la raison et aux sentiments élevés des hommes instruits. 11 y a, dit Clément {Strom., VII, 12; 12, 60 et s.), deux manières d'observer les vertus, l'une vulgaire et terre à terre, l'autre celle du gnostique

Tertullien particulièrement, la sanction est l'essentiel ' et que la vie morale entière n'a d'autre raison d'être que de la préparer, au mieux de l'intérêt individuel \ Reste à savoir si cette morale chrétienne, prise en elle-même et sans discuter sa valeur philosophique, était pratiquement capable de remplacer toute autre morale et de transformer la société païenne en l'améliorant '.

Toute morale suppose la solution préalable, consciemment posée après discussion, ou admise a priori, de plusieurs problèmes essentiels : Sur quoi fonder la distinction du bien et du mal ; ou, si l'on veut, quelles sont la nature et l'origine du bien et du mal? — D'autre part, quelle est la vraie responsabilité de [l'homme par rapport au mal ?

11 est très difhcile de définir le mal en soi, le mal abstrait; j'entends qu'il est difficile d'en donner une définition qui s'applique à tous les cas où le mot peut être subjectivement employé, car, dès qu'on essaie de concrétiser la définition par diverses applications personnelles et précises, on ne tarde guère à s'apercevoir que le mal est en nous et que nos impressions seules lui créent une existence ; c'est par rapport à nous seulement qu'il existe et si nous sommes généralement d'accord sur l'impression qu'il nous cause, en moyenne, il demeure, sur les confins de ce mal de consentement universel, une infinité d'impressions sur lesquelles les opinions des individus peuvent ne pas s'accorder. Quelle définition donner, par exemple, du mal politique, du mal social? Autrement dit, à quel indice sûr reconnaître le mal dans la vie de la Cité ou dans celle de la société? Aux yeux de Tertullien, comme à ceux de tous les chrétiens, le mal est clairement perceptible. Les païens

véritable, qui n'agit que par amour de Dieu et dans la plénitude de la^ connaissance. Sans doute {Stroin., I, 1,9), le vrai chrétien n'attend pas sa récompense en ce monde, il l'espère de Dieu; mais il ne faudrait pas qu'il travaillât ici-bas en vue de cette récompense ou pour éviter le châtiment, car ce serait agir selon l'esprit du siècle; il ne doit être guidé ni par crainte ni par espérance (Strom., VII, 12, 73);, le Verbe persuade et ne l'ait pas peur [Pedag., I, 3, 9). Raison et amour de Dieu, tels devraient être, selon Clément, les fondements de la morale pour le vrai chrétien, pour le gnostiquc, c'est-à-dire celui qui a la pleine intelligence de la loi divine.

1. Depoenit., 2 : ubi metus nuUus, emendatio proinde nuUa. Voy. d'ailleurs dans Adv. Marc, II, i3 et 14, le développement de cette idée : il nous faut, en Dieu, aimer le père et craindre le maître ; Tertullien s'y abandonne tout à son aise à son goût de l'antithèse.

2. Depoenit.. 2 : Bonum factum Deum habet debitorem, sicuti et malum : quia iudex omnis remunerata est caussae. Voir, d'ailleurs, tout ce que nous avons dit plus haut de la doctrine de la vengeance divine. Voir de même la naïveté caractéristique de Lactance, Jnst. div., VI, 9, 23 : Aeque non aliter his bonis praesentibus abstinendum est, quam si sint alla maiora.

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