LA RECHERCHE DU VRAI. — LA PHILOSOPHIE ET LA SCIENCE
I. La philosophie et la science à la fin du ii'' siècle. — II. Opinions chrétiennes sur la philosophie avant TertuUien; sur la science. — III. Doctrines de Tertullien sur l'une et sur l'autre. — IV. Son rigorisme ne dure pas dans l'Eglise.
I, — La pratique d'une morale très sévère peut rendre la vie terrestre rrtédiocrement gaie; mais, s'il est entendu que l'homme n'est ici-bas que pour gagner son salut, il est logique qu'il y demeure dans le recueillement. Peut-il, au moins, étudier le monde qui l'entoure, essayer de pénétrer les phénomènes qui font sa vie, et ceux auxquels il se heurte à chaque pas et à chaque heure du jour ? Cette étude semble dès l'abord pouvoir servir à plusieurs fins. Elle peut constituer une occupation très élevée et si parfaitement amorale qu'elle ne saurait être regardée comme immorale; puis l'homme peut en tirer un enseignement pratique très utile dans la vie de chaque jour; enfin l'intelligence qu'il y gagne des œuvres divines peut l'avancer singulièrement dans la connaissance de Dieu. Le chrétien, tel que le conçoit TertuUien, peut-il donc s'adonner à la science et poursuivre la recherche des vérités naturelles ?
Une telle question ne semble guère pouvoir être tranchée par des arguments subjectifs. Je veux dire que la science des faits est ellemême un fait assez impératif pour s'imposer à n'importe quelle spéculation. Elle est susceptible, sans doute, d'être interprétée, détournée de ses fins, faussée même dans ses résultats et dans son esprit, mais il n'est permis à personne de la négliger tout à fait. De nos jours, par exemple, nous ne prendrions pas un instant au sérieux, un homme qui nous présenterait un système religieux ou philosophique construit sans tenir aucun compte des résultats scientifiques acquis. Le christianisme, édifié en dehors de la connaissance humaine, a été obligé de se plier à cette nécessité et un
Jour est venu où il s'est évertué à devenir scientifique. Nous avons assisté, au cours de notre siècle, au développement d'un syncrétisme dirigé dans ce sens et certainement très curieux, sinon très heureux. Mais ce n'est point le christianisme que l'a engendré, car il n'était pas période nécessaire de l'évolution chrétienne ; c'est la science moderixe qui l'a imposé à la foi. La science, au temps deTertullien, était-elle capable de s'imposer aussi? Telle est la question préalable qu'il nous faut résoudre '.
Qui dit science, à cette époque, doit ajouter philosophie. Sans doute, c'est encore notre science qui détermine notre philosophie ; je veux dire qu'il y a, entre la science et la philosophie contemporaines, une unité d'esprit qui ne pourrait se rompre sans grand dommage pour l'une et pour l'autre; c'est ce que symbolise, en quelque sorte, l'obligation des études scientifiques élémentaires imposée par les règlements universitaires aux apprentis philosophes. Mais s'il n'est pas rare que des savants soient, en même temps, des philosophes, il est plus rare que des philosophes soient, à proprement parler, des savants.
A l'époque où nous nous plaçons, le rapport n'était pas tout à fait le même. La science, dans l'usage commun, n'avait pas, pour ainsi dire, de valeur en elle-même ; elle n'était pas, comme aujourd'hui, son propre but ; elle ne servait qu'à conduire à la philosophie. Celle-ci n'était plus la vieille cosmique des Ioniens, enfermant dans ses vastes cadres toutes les recherches et toutes les spéculations ; mais il était nécessaire encore que, n'étant plus toute la science, elle la traversât toute pour se constituer.
Est-ce à dire qu'elle fût elle-même pénétrée de science et posât ses problèmes sous une forme scientifique ? En aucune manière : elle était surtout métaphysique et morale \ Métaphysique, cela ne se voit que trop par l'influence que la philosophie alexandrine eut sur le christianisme et par les divagations de la gnose ; cela s'entrevoit à travers Lucien, comme à travers Apulée. Elle est ouverte toute grande au charlatanisme et à la niaiserie ; ouverte aussi à l'abus de la logique transcendantale qui, par des déductions rigoureuses, étagées sur des pétitions de principes ou des affirmations dogmatiques, menait à des abstractions puissantes, mais scicntifi-
1. Il ne s'agit pas ici de faire l'iiistoire de la science et de la philosophie des deux premiers siècles; mais seulement de rappeler quelques résultats depuis longtemps acquis, afin de comprendre les idées deTertullien. Il est clair aussi que les progrès de la science antique n'ont pas les allures de l'évolution scientifique moderne et que nous pouvons, sans inconvénient, considérer une période chronologiquement assez ample pour fixer ce que peuvent penser ou savoir les contemporains de Tertullien.