ApoL
parle ; ce qui reviendrait, en somme, à donner du texte la paraphrase suivante : Les Césars auraient, avec Tibère, cru au christianisme s'ils n'avaient pas été nécessaires au siècle, comme ils le sont encore aujourd'hui, ou si des chrétiens avaient pu être Césars, ce qui n'était pas possible alors. Serait-ce donc possible aujourd'hui, ou dans l'avenir? Telle est la question essentielle.
Ailleurs, Tertullien a envisagé l'éventualité d'une conquête du monde par le christianisme ; trois textes l'établissent. Ils se réduisent si l'on veut à deux, car l'un reproduit l'autre presque complètement et dans les mêmes termes. Tertullien n'y dit pas expressément qu'une telle conquête se fera; mais il y commente des prophéties qui la supposent, à son propre avis, et quelques versets de saint Paul qui l'annoncent '; il y dit comment elle se doit faire '. Il n'y spécifie pas non plus clairement que l'Empereur sera converti, mais les versets de l'Apôtre impliquent au moins la possibilité d'une telle conversion. Son commentaire n'est d'ailleurs pas destiné à mettre pour elles-mêmes ces idées là en lumière : il soutient, dans un texte, contre les Juifs, dans les deux autres, contre Marcion, une polémique très étrangère au débat qui nous occupe. Néanmoins nous devons remarquer qu'il ne pouvait pas s'élever contre deux autorités aussi inattaquables pour lui que David et saint Paul, alors qu'il donne lui-même à leurs phrases le sens que nous disons; en second lieu, il ne fait réellement aucune restriction \ Si nous rapprochons ces indications de celle que nous fournissait l'examen grammatical de la phrase en discussion [Apol., 21), rtous serons fondés à conclure, au moins provisoirement, qu'il convient de s'en tenir à l'interprétation selon la lettre : les chrétiens ne pouvaient alors — à l'époque de Tibère — être empereurs. Rien donc
1. Adv. Jiideos, 9 ; Adv. Marc, III, \i4; V, 18. Il s'agit d'un texte des Psaiitnes, XLIV, 4 : Accingere ense super fémur, etc., Accingere gladio tuo super fémur tuum potcntissimc, etc. (selon le texte delà Vulgate). Dans l'^-li^i'. Jud., 9, Tertullien conclut : si bellipotens et armiger Christus est, sic recipiet spolia, non solius Samariae, verum et omnium gentium Nam quia Jésus Christus secundum populum^ quod sumus nos nationes in saeculi deserto commo-
rantcs antea, introducturus esset in terram repromissionis id est in vitae
aetcrnae posscssioncm. Dans VAdi>. Marc, III, 14 : extendes sermonem in omnem terram ad universarum gentium vocationem. Dans VAdv. Marc, V, 18, il commente quelques versets de ÏEp. aux Ephésiens (III, not. 6 et 10), qu'il traduit ainsi : ut nota fiât principatibus et potcstatibus, ut supercaelestibus, per Ecclcsiam, multifaria sapientia Dei.
2. Par la douceur et la justice, en opposition aux œuvres violentes de l'épée : Adv. Marc, III, 14: Quis enim hacc ense operabitur et non contraria potius Icnitati et iuslitiac, dolum et asperitatem et iniuslitiam, propria scilicet negotia pracliorum? Presque dans les mêmes termes dans Adv. Jitd., 9.
3. Remarquons que VAdv. Jiideos, comme VAdv. Marcionem, n'intéressent que les seuls chrétiens : Tertullien n'avait donc pas à s'y gêner.
LE PRINCIPE DU POUVOIR IMPÉRIAL ET l'emPEREUR 4I
ne suppose, en tout cela, que Tertullien engage l'avenir; il constate un fait : s'ils avaient pu. .. Reste à savoir pourquoi ils n'auraient pas pu, mais c'est une autre question.
Nous demeurons en présence de deux difficultés : Que veut dire exactement être nécessaire au siècle? Et si le fait d'être nécessaire au siècle a rendu impossible l'adoption du christianisme par Tibère, n'est-ce pas encore et pour tout l'avenir, une impossibilité, puisque les Césars sont et seront toujours nécessaires au siècle? En d'autres termes : Est-ce parce que les Césars étaient nécessaires au siècle à l'époque de Tibère, comme ils le sont encore à celle de Tertullien, que les chrétiens n'auraient pu alors être Césars? Si c'est oui qu'il faut répondre, il est clair que la raison n'a pas diminué de valeur et que des chrétiens ne peuvent ni ne pourront jamais être empereurs.
Nous avons vu qu'aux yeux de Tertullien l'existence de l'Empire était liée à celle du monde ; il semblerait donc qu'on dût rétablir son raisonnement comme il suit : pas de monde sans Empire; pas d'Empire sans Empereur, donc pas de monde sans Empereur et sans Empereur païen, naturellement '. Reste à déterminer si saeculum veut dire ici le monde ou seulement le gouvernement du monde. Si on admettait cette dernière interprétation, et si Caesares, dans la première partie de la phrase,- désignait les empereurs païens, en général, la race de César fictivement continuée en dehors de sa famille, on aboutirait à ce sens : les Césars auraient cru en Christ si les Césars païens n'étaient pas nécessaires au gouvernement du monde tel qu'il est. Nous n'aurions aucune peine à établir que Tertullien conçoit qu'il y a incompatibilité entre ce gouvernement tel qu'il est, même de son temps, et la foi chrétienne '.
La seconde partie de la phrase s'entendrait alors ainsi : les chrétiens, à l'époque de Tibère, ne pouvaient être Césars, c'est-à-dire empereurs païens, ce qui eût été contradictoire dans les termes, et il était trop tôt pour qu'il y eût un empereur chrétien ; il n'y avait pas encore assez de chrétiens dans l'Empire et il restait trop de résistances à vaincre, à commencer par celle du sénat ; aujourd'hui que les chrétiens sont partout \ ce serait peut-être autre chose. Le malheur est que Tertullien n'a point mis son raisonnement en forme et, qu'en le lui prêtant, nous ne faisons qu'avancer une
1. C'est le sens des commentateurs auxquels j'ai renvoyé plus haut.
2. Le De idolatria en entier suffirait à établir cette vérité.
3. ApoL, 37, Hesterni sumus et vestra omnia implevimus... Remarquer d'ailleurs que dans Apol. 21, immédiatement après la phrase que nous étudions, Tertullien parle de l'extension du christianisme postérieurement à Tibère.
hypothèse plausible; il serait au moins étrange que notre auteur, affirmant que les chrétiens pullulent dans FEmpire et qu'ils s'y multiplient rapidement, admît que leur maître dût nécessairement, , et jusqu'à la fin des temps, être un païen '. Pourquoi n'a-t-il pas prévu plus clairement la conquête du monde par le christianisme? Sans doute parce qu'il a été plus frappé des impossibilités du présent que des espérances de l'avenir. Peut-être aussi a-t-il voulu, dans un ouvrage apologétique, maintenir une très stricte distinction entre l'Empire et le christianisme, afin d'écarter des chrétiens tout soupçon de vues politiques et de rassurer complètement l'Empereur.
Au reste, son point de vue n'a rien qui nous étonne. Il ne concevait pas que l'Eglise pût sacrifier au siècle aucune de ses idées et lui faire les concessions nécessaires, qu'elle lui fera, au contraire, très bien. S'il admettait une transformation de l'Église, il Timaginerait plutôt comme une réaction que comme un progrès \ Enfin, même pour un observateur attentif, l'Etat romain et les Romains, en général, pouvaient sembler assez peu disposés à s'entendre avec les chrétiens \ Ce n'est que beaucoup plus tard, quand il sera certain que le monde ne finit pas demain, que ceux-ci affirmeront la possibilité de cette entente ^ et concevront que l'Église chrétienne et l'État romain pourront un jour marcher côte à côte. Et encore, avant Constantin, ont-ils recours à une fiction : ils imaginent que l'adoption du christianisme par l'Empire modifiera le caractère de ce dernier et les circonstances dans lesquelles il vit, en même temps que ses exigences incompatibles avec la foi. Si l'Empire tout entier se faisait chrétien, nous disent les Pères qui envisagent cette éventualité, il n'aurait plus besoin de triompher de ses ennemis, car il n'aurait plus d'ennemis, couvert qu'il serait par la protection divine ^ ; les barbares perdraient leur férocité