‹ TertullienChapitre 503 sur 561 · Orig., C. Celse, VIII, 3o · texte numérisé non relu

Orig., C. Celse, VIII, 3o

qui pouvait le souiller, mais bien ce qui en sortait ', Il est assez facile de voir que tout le monde, dans l'Église, n'accepta pas cette tolérance et que l'esprit de renoncement, d'austérité et de distinction personnelle, qui fut la plus curieuse et la plus rapide déviation du christianisme, s'exerça de bonne heure sur la nourriture; laquelle est, en effet, facile matière à ascétisme élémentaire. Je ne parle pas de la pratique du jeûne, qui tient au fonds même de la religion chrétienne et se justifie par l'exemple du Christ, mais de la recherche d'une nourriture grossière, et de la volontaire privation des mets tant soit peu délicats '. Sur ce point, ce fut l'esprit ascétique qui l'emporta et plus d'un saint du moyen âge doit une partie de ses mérites à sa tenace volonté de se mal nourrir : on connaît ce trait de S. Bernard qui, aimant beaucoup les poireaux, s'interdisait d'en manger, par esprit de mortification. Il demeura, au moins, dans le christianisme primitif, un précepte très ferme sur la question : toute la création étant destinée à l'homme, il pouvait en user à sa guise, sous la condition de ne scandaliser personne dans aucun sens et surtout de ne pas se laisser aller à des excès de puritanisme qui seraient un outrage aux faibles, incapables d'austérités, et qui marchent dans les voies du Seigneur tout en usant de ses dons ^ Autrement dit, le précepte, très large, demeura, dans l'application, livré aux convenances particulières et au tact des individus.

La seconde question avait été dès l'abord résolue par S. Paul dans le sens le plus libéral, et il n'avait pas craint de la poser dans ses termes extrêmes, pour la trancher toute d'un seul coup. Le chrétien, se demande l'Apôtre, peut-il manger la viande des sacrifices? Ceux qui sont intelligents, dit-il, savent que les dieux

1. Math., XV, II et s. — Voy. partie. Clém. Alex., Pedag., II, i, 8; Orig., C. Celse, VIII, 28 et s., qui est très net.

2. D'après le Liber pontificalis, éd. Duchesne, I, pp. 60-61 et i36, le pape Eleuter, contemporain de Commode, hoc constituit ut nulla esca usualis rcpudiaretur a Christianis, maxime fidclibus, quod Dcus creavit que tamen rationalcs sunt. Le concile d'Ancyre, can. XIV, ap. Mansi, II, p. 5 18, sera obligé de reprendre la question, à cause des clercs qui ne voulaient pas manger de \iande et le concile de Gangres, can. II, ap. Mansi, II, p. 1099, prononce Tanathème contre des chrétiens qui condamnent l'usage de la viande, hormis toujours celle des animaux étouffés ou consacrés aux idoles et le sang. On fait remonter ces prescriptions aux Apôtres et les Canons apost., L et LU, prononcent la déposition contre tout clerc qui refuserait de manger de la viande par horreur (Ôii pSî)v'jptav) un jour de fête et non par exercice de pieté. Les Const. apost., VIII, 20, avancent qu'il ne faut rejeter aucun aliment usuel, mais qu'il convient d'en rendre grâce à Dieu.

3. Orig., C. Celse, VIII, 29, montre très bien que Jésus n'a pas voulu exiger trop des faibles et a permis de manger de tout, bien que l'Apôtre [Rom., XIV, 21) présente comme une bonne chose de ne pas manger de viande et de ne pas boire de vin.

n'existent pas et ils peuvent manger sans aucun inconvénient ce qui leur est consacré; mais tout le monde n'est pas intelligent et il ne faut scandaliser personne; mieux vaudrait ne pas manger de viande du tout que d'inciter un frère à manger celle que, dans sa conscience d'homme borné, il croirait sacrilège '. Si donc vous achetez de la viande à la boucherie, mangez la sans faire d'enquête préalable par scrupule de conscience : car, au fond, qu'importe ce qu'on mange et ce qu'on boit, si on en reporte le don à Dieu, et si c'est Dieu qu'on en remercie'? Pourtant, ce ne fut point l'Apôtre qui eut le dernier mot; sans parler même de la résistance de l'esprit juif ^ longtemps tenace dans le chistianisme, il ne put avoir raison des scrupules de fidèles peu intelligents, dont la timidité méticuleuse et l'édification niaise rétrécit et amoindrit sa large tolérance; les viandes consacrées aux idoles demeurèrent en fait interdites. On en fit remonter la proscription aux Apôtres eux-mêmes \ et les chrétiens se trouvèrent jetés dans un inextricable dédale de cas de conscience. Ils en viendront à ce point, que ce sera leur rendre la vie presque impossible que de consacrer aux dieux toutes les denrées du marché, comme il sera fait durant la persécution de Dioclétien. Est-ce à dire que tous les chrétiens acceptassent tous les scrupules, qu'ils eussent le courage de s'imposer des précautions et même des privations dont les dispensait l'Apôtre ? Le contraire est certain et les recommandations des écrivains chrétiens en font foi \

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