‹ TertullienChapitre 526 sur 561 · Apol.; Ad nat., pass · texte numérisé non relu

Apol.; Ad nat., pass

10. Ce sont ces hommes-là qui, plus tard, hésiteront longtemps avant que de

Entre les deux, enfin, il y avait la grande masse des chrétiens, qui n'avaient point de principes absolus, qui faisaient pour le mieux, selon l'inspiration d'une conscience médiocre et d'une intelligence moyenne, qui agissaient par petites résolutions de circonstances, prises au jour le jour. Les meilleurs d'entre eux, nous les devinons assez nettement à travers le Pédagogue de Clément d'Alexandrie, toujours prêts, comme il l'est lui-même, à ne rien exagérer et à ne pas s'enfermer dans les limites trop étroites de prescriptions trop rigoureuses, toujours pesant le pour et le contre, se donnant de leurs actes des raisons très terre à terre et très humaines; capables, enfin, d'admirer, en toute simplicité et sans envie de les imiter, ceux de leurs frères qui poussaient jusqu'à leurs extrêmes conséquences les préceptes chrétiens; capables aussi de mener, à côté des païens et au milieu d'eux, une vie exempte de grandes résolutions et de grands accidents. C'est à de tels hommes surtout que l'Église a dû sa force; c'est sur eux qu'elle s'est appuyée, et ce sont eux qui l'ont faite. Elle y a gagné la vie, que Tertullien ne lui aurait pas donnée, mais elle y a perdu et elle a, du même coup, fait perdre aux fidèles le sens de la véritable portée sociale et morale du christianisme '.

s'engager définitivement vis-à-vis de la foi et croiront ajourner leurs obligations chrétiennes en reculant leur baptême; l'Eglise sera obligée de fulminer contre eux à ce sujet. Voy. partie. : Duchesne, Le concile d'Elvire, p. 170.

I. Un coup d'œil rapide sur quelques textes caractéristiques nous donnera une idée de la marche des idées chrétiennes relativement à la position que doit prendre le fidèle dans la société païenne. Clément d'Alexandrie dit bien que tout ce qui est dans le monde est étranger au chrétien, en ce sens que le chrétien ne met pas son espérance en ce monde; mais il pense qu'il convient cependant d'user avec modération de ce qui s'y trouve (Strom., IV, i3, 94), en fuyant, bien entendu, tout ce qui peut amorcer les passions [Strom., VII, 7, 36). Pratique comme il l'est, Clément sait bien que le grand danger réside dans l'habitude, dans la coutume (tV; CTuvf.eeiav); aussi s'élève-t-il contre elle avec une force extrême : elle est comme un promontoire plein de périls; c'est Charybde ou les Sirènes de la fable; elle étouffe l'homme, le détourne de la vérité, le conduit hors de la vie ; c'est un piège, un gouffre, une fosse (nayi; èaTiv, jîapxôpôv Èariv, pôQpoî èjti) \{Disc. aux gent., XII, 118). Que chaque homme garde son métier, mais, tout en en vivant, qu'il craigne Dieu (Disc, aux gent., X, loo); mais qu'il se tienne toujours sur ses gardes, car la vue, comme l'ouïe, font pénétrer la tentation jusqu'à l'âme [Pedag., II, 4, 41) ; qu'il fuie les mauvaises fréquentations et recherche les bonnes [Pedag., III, 11, 75); et qu'au sortir de l'assemblée des fidèles, il ne se dépouille pas des vertus qu'il y revêtait pour se plier aux façons de faire de la multitude [Pedag., 111, 11, 80). — S. Cyprien admet volontiers que tous les hommes demeurent très mêlés icibas : le partage entre eux se fait au sortir de cette vie terrestre; les uns sont précipités dans la mort sans fin ; les autres ont accès à la vie éternelle [Ad Demetrian., 19 : Intra unum domuin boni et mali intérim contincmur. Quicquid intra domum venerit pari sorte perpetimur, donec aevi temporalis fine completo ad actcrnac vel mortis vel immortalitatis hospitia dividamur.) Toutefois, le chrétien occupe en ce monde une position de combat ; c'est-à-dire qu'il lui faut combattre sans cesse pour défendre et garder sa vie éternelle [Ep.,

XIII, 2 : adhuc iii sacculo sunius, adhuc in acic consiituti, de \ita nostra cotidie dimicamus) et Pontius écrit, en parlant de S. Cyprien lui-même t Adde quod

Deo intègre serviens, etiani propria in civitatc peregrinus est inter cives

suos, aut prope dixerim, inter parentes ipsos, vitae terrestris alienus est. (17/^7 et pass. S. Cypr., XI.) Il est vrai qu'il s'agit d'un martyr et non du commun des hommes. Il est vraisemblable que beaucoup de chrétiens ne continuèrent à vivre dans le siècle qu'au prix de beaucoup d'inquiétudes de conscience et de scrupules et cela très tard, si nous en jugeons par la lettre d'un propriétaire romain, nommé Publicola, à S. Augustin. {Ep., II, 46 et s.). Le pauvre homme nous paraît fort embarrassé et ses angoisses nous permettent de deviner combien la vie eût été difficile pour un chrétien un peu méticuleux. S. Augustin était partisan de la simplicité en toutes choses et n'aimait pas l'exagération dans le scrupule; il n'oubliait toutefois pas que, dès sa vie humaine, le chrétien devait choisir entre les lois les deux cités, celle des hommes et celle de Dieu {De civ. Dei, XIV, 28; XV, i). Il pensait qu'il n'y avait à changer de la vie usuelle que ce qui est contraire aux préceptes divins {De civ. Dei, XIX, ig). Les Constitutions apostoliques résument assez bien, en les exagérant, les préceptes généralement acceptés par les Pères; il faut éviter avec soin les impiétés des gentils dans la vie pratique et, notamment, tout ce qui est spectacle immoral ou idolâtrique à un degré quelconque (II, 62); mais il faut, de mêrne, fuir les mauvaises doctrines et les livres apocryphes de ceux qui calomnient la création et ne voudraient pas que le chrétien en usât (VI, 12). Au reste, les Constitutions apostoliques marquent, dans leur ensemble, une rigueur qui ne s'explique guère que parce qu'elles sont une mise en forme, postérieure au triomphe, de divers préceptes différents de date et d'autorité; si, prises dans leur ensemble, les Constitutions avaient réellement pesé sur la vie chrétienne comme un code, ainsi que semble le croire Renan {M. Aur., p. 98), celle-ci eût été absolument impossible au sein de la société païenne et TertuUien lui-même eût eu l'air d'un modéré dans l'Église. Leurs étroites restrictions s'expliquent si on songe qu'en réalité les Constitutions, sous leur forme définitive, ne s'adressent qu'à une société déjà si imprégnée de christianisme, que les chrétiens y peuvent vivre presque en dehors des païens : tout autre était la position de l'Eglise à l'époque de TertuUien.

Conception païenne de la vie; idée chrétienne delà vie épreuve; amour de la mort ; revanche de la nature dans la pratique.

Nous pouvons maintenant nous représenter l'état d'esprit du chrétien tel que le conçoit TertuUien ; nous ^pouvons préciser les dispositions mentales qu'il apporte dans le siècle et le point de vue sous lequel il considère ces deux séries d'actions, inégales en durée mais inséparables, que traverse l'homme sur la terre : la vie et la mort. Par la raison d'être qu'on leur donne, en effet, à l'une et à l'autre et par le sens qu'on leur trouve, la position de l'homme ici-bas est modifiée de manières si diverses que tous ses actes et toutes ses préoccupations s'en ressentent; il suffit de ce contre coup pour les transformer et pour changer, avec l'esprit des individus, celui de la société tout entière.

Aux yeux du chrétien, et pas seulement à ceux de TertuUien, car cette croyance était nécessaire à l'existence du christianisme, la création entière est faite pour l'homme terrestre \ Le problème des

1. Ce chapitre n'étant qu'un résumé, une impression d'ensemble et une conclusion de ceux que j'ai consacrés à l'étude de la Vie pratique, je n'ai pas cru devoir répéter les références de TertuUien que j'ai précédemment données; à peine ai-je brièvement rappelé d'un chiffre les textes les plus probants; en revanche, j'ai indiqué, à titre de documentation complémentaire, ou pour fixer la persistance des opinions de notre auteur, divers textes que je n'ai pas eu occasion de citer antérieurement, ou sur lesquels il m'a paru utile d'insister de nouveau.

2. Cette idée est mise en avant par la plupart des Pères en termes plus ou moins explicites; voy. partie. : Irénée, Adi>. omn. haer., V, 29, i ; Justin, II Apol., 4; Tatien, Adv. Graec, 4 ; Clém. Alex., Pedag., I, 3, 7 ; Origène a été plus net encore, parce qu'il avait à combattre l'opinion soutenue par Celse, lequel admettait l'égalité des créatures dans la création et plaçait, à ce point de vue, les animaux sur le mcme pied que l'homme : C. Celse, IV, 69 à 88. Il faut avouer, d'ailleurs, que si les arguments d'Origène ne sont pas toujours très convaincants, ceux de Celse lui font parfois la partie belle, comme lorsqu'il entre-

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autres mondes habités, que les anciens se posaient déjà ' et que nous nous posons encore, est à peine effleuré par les chrétiens; S. Augustin ne fait que le signaler, en caractériser des hérétiques et passer '. L'homme reste proprement le chef-d'œuvre de Dieu; la terre est faite pour le porter, les animaux pour le nourrir ou le servir, le soleil et les astres pour l'éclairer ; lui; il est faitpour con- /

naître Dieu, l'adorer et l'admirer dans ses œuvres \ C'est son office divin et il a rempli son devoir s'il s'y est conformé. Ce n'est pas qu'une telle doctrine, qui nous paraît enfantine ou monstrueusement orgueilleuse, ne soulevât alors des objections : quelques plaisants ne manquaient pas de demander en quoi les maladies ou les serpents pouvaient bien être utiles à l'homme : on répondait qu'ils servaient, comme tous les maux, à châtier les impies ; mais comme l'expérience prouvait que ceux-ci n'en étaient pas seuls atteints, on ajoutait qu'il est nécessaire d'éprouver les fidèles eux-mêmes et que les desseins de Dieu, qui sont impénétrables, font peser les mêmes destinées sur tous les humains. Tous ont, d'ailleurs, pour se garder du mal, leur raison et la divine Providence ^

Cette façon de considérer les choses du monde, les vicissitudes et les tribulations de la vie, pouvait bien ne pas satisfaire tout le monde, mais les chrétiens s'y tenaient fermement et, s'ils étaient parfois assez embarrassés pour la justifier, ils l'auraient été plus encore pour ne pas la maintenir, puisque, aussi bien, la Providence était une notion absolument nécessaire à la foi, qu'elle était et demeure le fondement de toute religion révélée •\ Le chrétien se

prend de démontrer ia supériorité des serpents et des oiseaux sur l'homme parce qu'ils savent naturellement la magie et la médecine (C. Celse., IV, 86-88). Origène distingue excellement la raison, que Celse attribue à tort aux animaux, de rinstinct qu'ils ont. Lactance, Instr. div., II, lo, i et s., donne à la thèse que nous examinons une tournure ingénue qui vaut la peine d'une citation : ...deditque his omnibus generatim deus alimenta de terra, ut usui esse homini possent, alia nimirum ad cibos, alii vero ad vestitum, quae autem magnarum sunt viriumut in excolenda terra iuvarent; unde sunt dicta iumenta. August., De Genesi contra Manich., I, i8, 20, s'efforce de détruire cette idée manichéenne que beaucoup d'animaux échappent en réalité à la prétendue domination de l'homme et savent mcme le tuer; comme il est impossible de dire le contraire, Augustin se tire de la difficulté en déclarant que c'est là une des conséquences de la chute d'Adam et que l'homme demeure bien le plus fort, car il n'est point d'animaux qui l'aient réduit à l'esclavage.

1. Tertullien, De pallio, 2, attribue l'hypothèse de la pluralité des mondes à Anaximandre.

2. Augus., De liaeres., LXXVII : alia dicit esse innumerabiles mundos, sicut opinati sunt quidam philosophi gentium.

3. Lact., Iiist. div., VII, 5, 4; Dieu a créé l'homme : ut esset qui opéra eius intelligeret.

4. Voy. partie. Orig., C. Celse, IV, 78-79, Lact., Inst. div., VII, 4, 10 et s.

5. 11 faut qu'il y ait une Providence, faute de quoi Dieu n'a plus de raison

place donc au milieu de la création comme l'hôte d'une maison immense et imparfaite qui en louerait obstinément l'architecte et imaginerait que tous les vices de construction en sont disposés pour son plus grand bien. C'est là une tournure d'esprit qu'il n'est sans doute pas aisé d'acquérir, mais qui donne beaucoup de satisfactions et jusqu'à la tranquilité parfaite, selon qu'on y est plus ou moins avancé, car elle comporte des degrés. Dans ce monde, fait pour lui, le chrétien semble a priori devoir jouir de la création tout entière sous l'œil bienveillant et protecteur de Dieu.

Rien, en effet, ne semblerait plus naturel qu'une telle jouissance, si, du premier pas, nous ne nous heurtions à cette idée que tout ce qui est permis peut n'être pas expédient. C'est là une des paroles qui ont eu le plus d'influence sur les destinées et l'esprit du christianisme, parce qu'elle a mis à côté de l'idée du bien dans l'usage, celle du mieux dans la privation et qu'elle a fini par reprendre une à une toutes les concessions qu'elle semblait faire en bloc. Les hommes, au milieu desquels s'est développé le christianisme, ne pensaient pas, à quelques exceptions près ', que le monde fût fait pour eux et cependant ils s'efforçaient d'en jouir et croyaient qu'ils perdaient tout de ce qu'ils n'usaient pas de ses biens et de ses charmes \ Or, voici qu'au contraire le chrétien, qui aurait, semblet-il, tant de raisons de les imiter, dont la vie devrait être, par le simple usage de la création, un hymne sans fin au Créateur, qui, par une ingénieuse interprétation, pouvait découvrir dans l'univers entier un symbolisme qui fortifiait sa foi % voici qu'il fuit la jouissance terrestre et qu'il réduit l'usage des biens d'ici-bas au strict indispensable ; voici qu'il fait, de la vie entière, la préparation à la mort ; qu'il redoute, à l'égal d'un malheur, une existence trop longue ; qu'il appelle la mort comme une délivrance ; voici enfin qu'il attend à chaque aurore la fin de ce monde, qu'il en fait sa suprême espérance.

Les anciens aimaient la vie et ils jouissaient d'elle le plus possible; pour eux, elle était son propre but et se suffisait à elle-même; les seuls inconvénients qu'elle présentât étaient qu'elle pouvait être

d'être dans le monde : c'est un argument fortement affirme par Orig., C. Celse, IV, 75.

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