‹ TertullienChapitre 530 sur 561 · Dial. des morts · texte numérisé non relu

Dial. des morts

2. C'est Tirésias qui conseille à Ménippe de prendre les choses ainsi, dans Ménippe, 21 ; voy. également Cliaron, 17 et 20 : un couplet, où le vieux nocher affirme la nécessité de vivre avec la pensée qu'on doit mourir, a une espèce d'allure chrétienne.

3. L'expression de cette idée, très familière aux anciens, se retrouve souvent dans les inscriptions; elle constitue un des arguments habituels employés par les magistrats pour faire céder les martyrs; exemples nombreux dans Le Blant, Actes des mart., sect. I, § 23, p. 72, s. et n.

4. Sed timuit mortem nec se mori putabat. Vers gravé sur un marbre païen du musée Campana, cité par Le Blant, Epigr. clirêt., p, 12. Lucien, Charon, 17 et 24 : Xipwvo; Sa où5s elç )v()yo;.

5. Voy. particulièrement, en vue de les opposer à la joie chrétienne devant la mort libératrice, les inscriptions païennes citées par Le Blant, luscr. clirét., 1, 93 et n. 3 et surtout celle-ci : Parentes infelicissimi amissione eius perpetuis tenebris et quotidiana miserabili ululatione damnati. — 11 arrive pourtant quelquefois qu'on rencontre l'idée : il est inutile de pleurer les morts, car ils sont plus heureux que les vivants : Lucien, Sur le deuil, 11 ; mais, il ne faut point s'exagérer sa portée : nous l'exprimons encore en parlant d'êtres chers qui ont beaucoup souffert sur la terre et que cependant nous regrettons.

6. 11 y avait, en effet, des païens qui avaient cette foi dans l'au-delà de la vie et cette espérance, l'une et l'autre caractéristiques du mouvement religieux de l'époque des Sévères; elles ne sont pas réellement selon l'esprit romain (Marquardt. Culte die^ les Rom., Préf. de la trad., p. xiv et xv empruntées au Manuel de M. B.- Leclercq) ; mais sous l'influence de l'Orient, elles s'étaient tout de même implantées solidement dans la société romaine. Les chrétiens refusaient de reconnaître qu'elles pussent avoir quelque chose de sérieux; Tertullien, ApoL, 47, déclare formellement qu'il n'y faut voir qu'une mpuvaise imitation des Livres Saints, l'ombre d'un corps et l'image d'une réalité. Selon Lucien, Sur le deuil, 2, le populaire ignorant croit simplement a-ux vieilles fables débitées par Homère et Hésiode, à l'enfer sous terre, etc.

7. Les deux points de vue, le païen et le chrétien sont parfaitement opposés

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raccomplissement devait bouleverser le pauvre éire humain jusqu'en ses fibres les plus profondes. Le christianisme est arrivé à fonder un tel renoncement en donnant à la vie terrestre un but purement religieux et moral ', en la représentant comme une forme inférieure de la vie ', une sorte d'enfance de l'homme ^ pleine de tribulations '', destinée uniquement à lui permettre de gagner la vraie et l'éternelle lumière ^ Alors il a conçu la nécessité de briser dans l'homme tout ce qui est humain ", tout ce qui, dans sa nature, se rattache de près ou de loin à l'animal, tout ce qui, dans ses désirs, est la satisfaction d'un instinct; chacun de ses sens a été successivement étudié sur toutes ses faces et châtré ', afin de

dans la PassioSS. Pionii, etc. (Ruinart). Le juge dit : Vivere bonum est et halitum huius lucis haurire. — Pionius répond : ... Aliud est lumen illud quod nos cupimus et haec dei munera non obliti deseremus; sed relinquimus, maiora cupientes et prae melioribus ista contemnimus.

1 . Voy. particulièrement les premières lignes de Lact., Ins. div., I, i, i, où il trace le portrait des chrétiens et Inst. div., III, 28, i : Quapropter nihil est aliut in vita quo ratio, quo condicio nostra nitatur, nisi Dei qui nos genuit agnitio et religiosus ac pius cultus. Tout ce que peut faire dans la vie l'homme qui n'est pas chrétien ne compte pas ; c'est une idée très ingénuement exprimée par Pontius, Vita et pass. S. Cypr., 2 : Siquidem hominis Dei facta non debent aliunde numerari, nisi ex quo Deo natus est. ^

2. Justin, / ApoL, 8 : toû yàp aîwvtou xat xaBapoù J^iou st:i8u|j.oûvt£î. Cypr., Ad Donat., 14 : Nihil adpetere iam, nihil desiderare de saeculo potest, qui saeculo maior est.

3. C'est là une idée particulièrement chère à Saint Augustin ; il y revient deux fois dans les seules Confessions : I, 9, i5 et I, 19, 3o; les hommes sont toujours des enfants : quand ils vieillissent les magistrats remplacent pour eux les magisters et ils changent de ntigae, voilà tout.

4. Cypr., Ad Donat., 14 : Una igiiur placida et fida tranquillitas, una solida et rirma securitas, si qui ab his inquietantis saeculi turbinibus extractus saiutaris portus statione fundetur.

5. Orig., C. Celse, VIII, 57 ; Cypr., Ad Donat, 14 ; August., De Civ. Dei, XIX, 20, établit que tout le bonheur d'ici-bas, pour les futurs habitants de la cité de Dieu, consiste dans l'espérance qu'ils ont de la vie future et dans les efforts qu'ils font pour se l'assurer.

G. Justin, II ApoL, 11, avance que le chrétien est, comme Hercule, entre la Volupté et la Vertu et que, pour arriver au vrai bonheur, il lui faut briser tout ce qui pourrait lui plaire dans la vie et s'attacher courageusement k ce qui, au premier abord, parait répugner à la nature ou même à la raison. Orig., C. Celse, VIII, 22, pense que pour se préparer à la vraie vie, il faut s'abstenir des joies de celle-ci et tenir son corps en esclavage. Idées analogues dans Cypr., Ad Donat., 14; Lact., Inst. div., 11, 2, 24. Ce détachement de tout ce qui est terrestre s'affirme de même très fortement dans certains Actes des Martyrs; voy. particulièrement : Acta SS. Didymi et Theodorae, I (Ruinart) : Judex dixit; Ingenuaesan ancilla?Theodora respondit: iam tibi dixi, Christiana sum, Christus autem adveniens liberavit me, nam in saeculo hoc ex ingeniis parentibus genita sum. Didymus répond de même (d" VI^ : Christianus sum liberatus a Christo. Il faut entendre libéré des soucis et des biens de ce monde.

7. Voy. dans Migne, P. L., Indices, III, col. 555 et s., VIndcx de mortijîcatione sensuiim ; il comporte les divisions suivantes: De mortijicatione sensinim in génère. — De mortif. giilae. — De mortif. visiis. — De mortif. per ciliciiim. — De mortif. linguae.

rapprocher autant que possible le chrétien du pur esprit. Plaisirs de la chair considéré sous toutes ses formes, plaisirs de la vue, de roreille, de Timagination, et même de Testomac, tout est rogné, rétréci, parfois interdit, ou écrasé sous des contraintes qui vont jusqu'à la faim et à la souffrance physique; c'est à peine si des concessions faites à regret, et qui humilient ceux qui les acceptent, permettent au fidèle de rester un peu homme en demeurant chrétien '. Le vrai gnostique, le chrétien parfait — un modéré comme Clément d'A-lexandrie ne craint pas de le proclamer — c'est l'homme sans désir ". Les premiers croyants sont partis de cette idée qu'aimer la vie et les jouissances qu'elle apporte, c'est une raison de ne pas aimer Dieu et cette exagération, amplifiée et dogmatiquement affirmée par Tertullien, crée une opposition entre la création, les instincts de la créature et le créateur '.

Voici sans doute comment une telle étrangeté a pu naître. Quand le christianisme a paru dans le monde et a commencé à prendre conscience de lui-même, son idéal s'est heurté à une société qui ne pouvait que lui déplaire ' ; il s'est donc organisé dans un esprit d'opposition à cette société, lequel l'entraînait déjà à quelque exagération dans ses réprobations et ses haines. Or les hommes, en face de qui se plaçaient si délibérément les chrétiens, ne leur ont point cédé la victoire tout de suite; ils ont organisé une défense autour de leurs habitudes et de leurs idées; défense certes incomplète, intermittente, incohérente — heureusement pour l'Eglise naissante, qui n'aurait pas tenu devant des mesures générales, constantes et méthodiques — , mais défense suffisante pour donner l'impression claire d'une opposition : entre l'Etat qui était censé l'autoriser, l'ordonner et la conduire, et les chrétiens; entre ceuxci et les autres hommes, qui appuyaient, approuvaient, ou seulement toléraient les niesures de persécution. Ces hommes jouissaient de la vie aussi largement que possible; ils la prenaient, comme

1. Passio S. Procopii, I (Ruinart) : Corpus quidern (a parva aetate) suum sic confecit, ut paene mortuum putaretur. II est ainsi dans la vraie vie sur cette terre, alors que les païens, qui s'agitent dans le péché, sont récllenients morts; Const. Apost.. Il, 7 : ...ot àTîoBavov-cî;.

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